Du bretzel au simit

Du bretzel au simit

Faire connaître la Turquie et ses habitants avec les yeux d'une alsacienne qui y vit depuis 13 ans

Quelques heures dans la prison pour étrangers de Maltepe à Istanbul

Une vaste et lumineuse salle de sports dotée également d'une belle scène. Nous sommes début juin 2016 dans la prison L No 3 pour hommes étrangers – les femmes étant incarcérées à Bakırköy - située dans le campus pénitentiaire de Maltepe sur la rive asiatique d'Istanbul. Ce dernier comprend au total 5 prisons : 2 fermées pour turcs, 1 fermée pour étrangers, 1 pour enfants et jeunes et une prison ouverte.

 

Cet après-midi, comme tous les ans, a lieu un spectacle donné par quelques uns des 1582 détenus de 97 nationalités différentes incarcérés ici, un monde à lui tout seul...

Dans la prison pour hommes étrangers de Maltepe à Istanbul

Dans la prison pour hommes étrangers de Maltepe à Istanbul

Derrière les trois rangées destinées au protocole et à diverses autres personnes, la majorité des quelques 500 personnes rassemblées là sont des prisonniers assis sur des chaises ou sur les gradins.

 

Certains reviennent d'un tournoi de football et sont vêtus d'une tenue de sport. D'autres en chemise blanche et gilet sans manches effectuent le service pour les invités.

Dans la prison pour hommes étrangers de Maltepe à Istanbul

Dans la prison pour hommes étrangers de Maltepe à Istanbul

Après un message de bienvenue délivré par différents détenus dans leur propre langue puis en langue turque tous ensemble, une minute de silence suivie de l'hymne national turc vont précéder les discours d'ouverture prononcés par le le directeur de l'établissement Ziya Baytam et par le Procureur Général Fehmi Tosun.

 

Tous les Consuls ont été invités mais sont finalement représentés ce jour-là la Russie, l'Iran, la Pologne et le Kazakhstan.

Spectacle présenté par les détenus de la prison pour hommes  étrangers de Maltepe à Istanbul

Spectacle présenté par les détenus de la prison pour hommes étrangers de Maltepe à Istanbul

Le spectacle, monté uniquement avec l'aide de personnel de la prison – enseignant, psychologiques et employés – ainsi que des détenus bénévoles à raison de 2 heures de travail par jour durant un trimestre, peut commencer.

 

Un groupe d'espagnols sera le premier à monter sur scène et à enflammer la salle avec des rythmes particulièrement animés. Il sera suivi de six hommes en pantalon noir et chemise blanche portant en guise de ceinture une étole rouge qui vont eux aussi enchanter le public avec leur danse rom.

Groupe de détenus espagnols dans la prison pour hommes étrangers de Maltepe à Istanbul

Groupe de détenus espagnols dans la prison pour hommes étrangers de Maltepe à Istanbul

Le groupe de danse rom de la prison pour hommes étrangers de Maltepe à Istanbul

Le groupe de danse rom de la prison pour hommes étrangers de Maltepe à Istanbul

Le groupe vocal L3 – du nom de l'établissement – composé de 7 interprètes en chemise et cravate prend la relève et chante en turc.

 

Le groupe vocal L3 de détenus de la prison pour hommes étrangers de Maltepe à Istanbul

Le groupe vocal L3 de détenus de la prison pour hommes étrangers de Maltepe à Istanbul

Un jeune nigérien accompagné de musiciens iraniens va ensuite chanter aussi en turc.

 

L'auditoire applaudit à tout rompre les différentes prestations et manifeste bruyamment son enthousiasme.

Quelques heures dans la prison pour étrangers de Maltepe à Istanbul

Quatre hommes portant la tenue traditionnelle utilisée pour la danse harmandalı originaire de la région égéenne et de l'ouest du pays vont faire sensation.

 

Juste derrière les rangées officielles, un détenu, la soixantaine, portant une croix autour du cou, danse sur sa chaise.

Quelques heures dans la prison pour étrangers de Maltepe à Istanbul

Le spectacle s'achève avec une performance de break dance effectuée par un groupe de jeunes africains qui clôtureront ensuite cette après-midi récréative fort plaisante avec une danse traditionnelle turque - halai - qu'ils interprètent avec un gardien, celui ayant formé les danseurs qui se débrouillent aussi bien qu'un turc dans cet exercice.

Quelques heures dans la prison pour étrangers de Maltepe à Istanbul

Deux hommes ne peuvent résister à l'appel de la musique et se lèvent également pour danser, tout comme trois installés en haut des gradins, suivis par quelques membres du personnel.

 

Le personnel pénitentiaire est sympathique et affable, tout comme dans la prison Ümraniye T Tipi que je connais depuis deux ans et demie. On est loin de s'imaginer que prisonniers et gardiens peuvent faire bon ménage naturellement...en étant tout simplement et avant tout des hommes... Il suffit d'observer les échanges et l'ambiance chaleureuse qui règne pour y croire.

 

A la fin du programme, les artistes d'un jour se retrouvent sur la scène pour une joyeuse séance photos.

Quelques heures dans la prison pour étrangers de Maltepe à Istanbul

Les spectacteurs repartent doucement par groupes, les uns emportant leur chaise avec eux… mais surtout la plupart une étincelle de joie dans les yeux.

 

Dans cette prison de Maltepe réservée uniquement aux étrangers, 40 à 50 % des détenus exercent tous les jours une occupation et sur la semaine, quasiment tous – exceptés en cas de sanction disciplinaire - effectuent une ou plusieurs activités, qu'elle soit sportive, culturelle ou de formation.

Quelques heures dans la prison pour étrangers de Maltepe à Istanbul

Sont proposés ici des cours de turc, d'informatique, de design, d'électricité, du tennis de table, du football, du volley et du basket et un atelier de dessin et peinture.

 

De nombreuses œuvres réalisées à l'intérieur de l'établissement sont d'ailleurs exposées sur le parcours menant à la salle de sports et de spectacles.

 

Quelques heures dans la prison pour étrangers de Maltepe à Istanbul

En outre, certains détenus habitant en Turquie depuis longtemps connaissent bien le turc et aident les autres pour l'apprentissage de la langue.

 

Le directeur à la tête de cet établissement depuis un an après avoir été à la tête d'une prison de Diyarbakir, est secondé de 4 sous-directeurs. En outre, un Procureur de la République spécifique au campus y exerce ses fonctions.

 Ziya Baytam, le directeur de la prison L3 pour hommes étrangers de Maltepe à Istanbul

Ziya Baytam, le directeur de la prison L3 pour hommes étrangers de Maltepe à Istanbul

Une femme enseignante est responsable de la formation et la prison L3 pour étrangers de Maltepe compte aussi un médecin, trois psychologues ainsi qu'un travailleur social s'occupant de travaux psychologiques en groupes.

 

Les détenus sont regroupés par pays et/ou affinités culturelles et comme dans toutes les prisons turques, chaque cellule donne sur une cour accessible en permanence du lever au coucher du soleil.

Tableau réalisé par un détenu de la prison de Maltepe à Istanbul

Tableau réalisé par un détenu de la prison de Maltepe à Istanbul

De même, à Maltepe comme partout en Turquie, un aumonier envoyé par la Diyanet - Ministère du Culte - vient tous les jours apporter un réconfort spirituel aux prisonniers musulmans turcophones. Il n'y a pas de salle de prière – mescit - pour les détenus musulmans au sein de la prison, mais ils peuvent aménager un coin dans leur cellule pour prier, tout comme peuvent également le faire les prisonniers des différentes religions monocéphales reconnues.

 

Les livres sacrés sont autorisés, tout comme portraits ou statues de la Vierge, croix, etc qui fleurissent dans certaines cellules selon leurs occupants.

 

Ces trois heures passées au sein de la prison pour hommes étrangers d'Istanbul constituent une véritable note de couleur et d'espérance. L'humanisme existe, même là où les préjugés ont la vie dure.

Spectacle de break dance réalisé par des détenus de la prison pour hommes étrangers à Maltepe, Istanbul

Spectacle de break dance réalisé par des détenus de la prison pour hommes étrangers à Maltepe, Istanbul

Quelques heures dans la prison pour étrangers de Maltepe à Istanbul

Il est fort probable que le programme récréatif proposé soit réinscrit au calendrier à l'automne prochain, dans une version élargie et permettra ainsi à tous, sur la scène comme dans le public, d'oublier, pour un temps donné et différent pour chacun, qu'ils sont derrière les barreaux.

 

Cliquez ici pour lire la version turque de l'article.

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Aldo 01/07/2016 12:16

Vous allez tenter de nous faire croire qu'en Turquie, il vaut mieux être en prison qu'en liberté...

Nat 04/07/2016 10:48

Ce n'est pas mon intention Aldo mais apparemment votre interprétation...

Silvestre 30/06/2016 17:41

Je ne m'attendais pas à faire un (court) séjour en prison ! Merci de me libérer...

sager 30/06/2016 12:36

Slt Nat
C'est pacha j'ai eu le plaisir de lire ton article quoi dire tous simplement bravo et merci le parisien devrait prendre exemple sur toi bonne journée à bientôt

Nat 01/07/2016 07:52

Merci sevgili Pacha pour ton message... sevgiler Türkiye'den

Claudia 30/06/2016 12:17

L'intitulé annonçant "quelques heures dans la prison de Maltepe" présageait pour moi la présentation (encore !) de quelques atrocités, tant nous sommes conditionnés en France à l'idée que la barbarie ne peut être qu'ailleurs et que l'image que l'on a de la prison - lorsqu'on n'en apas l'expérience personnelle- n'est que celle véhiculée par le cinéma et les mauvaises séries policières. Le témoignage de Nathalie Ritzmann - abordé avec quelque appréhension - réconcilie avec l'humanité et est une bulle d'espoir : la dignité est encore possible. Un détail infime m'a frappée : " la cour est accessible à chacun à chaque heure du jour". Finis donc ces rassemblements humiliants et dangereux où se trament toutes ces horreurs qui ont fourni tant de sujets de tant de films ?
Et rendre à l'homme son humanité par la musique, la danse, la création, la culture serait donc possible ? Cela fait tellement de bien de l'espérer en des temps difficiles. Merci

Nat 01/07/2016 07:55

J'ai volontairement intitulé cet article de cette façon ... afin que les lecteurs soient plus enclins à le lire... si j'avais mis "après-midi récréative dans une prison..." je ne suis pas certaine que le résultat eut été le même... C'est triste mais ainsi... une "bulle d'espoir", c'est un terme qui me plaît bien Claudia et qui correspond à ce que j'ai vu tant à la prison de Maltepe que celle d'Ümraniye à Istanbul que je connais depuis deux ans et demi.... L'art sous toutes ses formes, associé à l'humanisme, font des miracles j'en suis convaincue...

Ismail 30/06/2016 08:20

Encore un article magnifique et émouvant, merci Nathalie !
On est à des années lumières du message désastreux du film "Midnight Express".
J'ai eu des expériences de parloir en France dans les années 70 et 80, puis en Turquie dans les années 90 et c'est vrai que malgré ce que j'avais pu entendre sur la question, j'avais trouvé ça plus "humain" en Turquie (à la prison de Diyarbakir dans les années 90 qui avait pourtant très mauvaise réputation).

Ismail 30/06/2016 11:35

J'ai la chance de n'avoir testé que les parloirs donc mon témoignage n'est pas celui d'un expert, mais je me souviens aussi qu'il y a quelques une quinzaine d'années un mafieux turc arrêté, jugé et incarcéré en France avait demandé de continuer a purger sa peine en Turquie en raison des mauvaises conditions en France !
Mais je pense que tout cela varie bien sur selon les individus et les lieux et les époques.

Nat 30/06/2016 11:28

Merci Ismail

Je suis heureuse de lire ton message évoquant la prison de Diyarbakir même si cela remonte à un moment déjà... Il y a beaucoup à apprendre sur les prisons turques, bien plus humaines que sans doute la plupart en France ou en Belgique... pour ne citer qu'elles...