Rencontre à Istanbul avec Siméon II, dernier roi de Bulgarie

Article publié sur www.lepetitjournal.com d'Istanbul - Edition du 10 octobre 2016

 

Siméon II de Bulgarie, devenu roi à l'âge de 6 ans en 1943 à la mort de son père, a passé quelques jours à Istanbul pour la publication de ses mémoires en version turque, l'occasion de rencontrer cet homme au destin très particulier.

 

Le roi Siméon II de Bulgarie à Istanbul

Le roi Siméon II de Bulgarie à Istanbul

N.R. : Majesté, vous avez quitté Sofia pour Istanbul où vous êtes arrivé avec votre mère, votre soeur et une de vos tantes en gare de Sirkeci le 17 septembre 1946 avant de poursuivre votre route le soir même pour Alexandrie où vous vivez jusqu'en 1951 avant de vous installer en Espagne. Depuis votre retour en Bulgarie le 25 mai 1996 après 50 ans d'exil, êtes-vous déjà revenu en Turquie et que représente Istanbul pour vous ?

 

Siméon II de Bulgarie : Oh non, je suis venu très souvent, la première fois vers 1967-68, mais après mon retour en Bulgarie, à de nombreuses reprises. Istanbul a toujours été une capitale, nous l'appelons d'ailleurs en bulgare la ville des rois – tsarigrad, cela veut tout dire ! Son passé durant les différents empires, romain, byzantin, ottoman lui a conféré un rôle de capitale et culturellement y venir a toujours été un pélerinage pour moi. Outre le fait d'y avoir des amis, d'avoir beaucoup lu sur l'histoire qui fatalement se passe souvent à Istanbul, il y a vraiment un lien très très fort ici.

 

Ma mère, lorsqu'elle était en exil, venait assez souvent ici parce qu'elle avait des amis de la famille impériale et quelques amis turcs d'Egypte. Elle disait toujours : “Tu vois, ici c'est le second place ! Je ne peux pas aller en Bulgarie, mais ici cela me rappelle tellement le pays, ses coutumes,...” Elle venait ici avec une sorte de nostalgie, ce qui vous montre comme ces deux voisins ont des analogies. Par temps clair, elle se rendait au bord de la Mer Noire pour regarder la Bulgarie... C'est drôle comme ces choses restent...

Siméon II de Bulgarie à Istanbul, 6 octobre 2016

Siméon II de Bulgarie à Istanbul, 6 octobre 2016

N.R. : Vos mémoires, écrites en collaboration avec Sébastien de Courtois, ont été publiées en français fin 2014 chez Flammarion et viennent de paraître en turc aux éditions Yapı Kredi. Quelles sont les autres versions existantes ou à venir et quelle importance accordez-vous à ces éditions française et turque ?


 

Siméon II de Bulgarie : La version initiale en bulgare est sortie deux semaines avant la française. J'avais des notes, des enregistrements et énormément de documents que nous avons réunis pour en tirer un récit. Le livre a aussi été publié en juin 2016 en espagnol compte-tenu de mon attachement à ce pays et une version en anglais est espérée pour 2017.

 

La langue française est pour moi tellement importante, je suis un produit du lycée français, comme mes 5 enfants du reste. Ce récit leur est dédié ainsi qu'à mes petits-enfants afin qu'ils connaissent mieux leurs origines et puissent grandir avec. Etant devenu, malgré moi, comme un trait d'union avec le passé précommuniste de mon pays, je me devais de “transmettre” après 70 ans de vie politique.

 

J'ai remarqué si souvent que les gens écrivent de façon sélective et la facilité se tourne toujours en direction du sensationnel. Mais si on laisse l'histoire seulement aux vainqueurs, ce n'est pas suffisant. J'ai donc voulu témoigner à travers ma mémoire vivante, même si rien ne m'est plus difficile que de mettre en avant ce “moi” car je pense que nous ne sommes rien seuls, la vie étant faite de rencontres et de hasards.

 

Lisant beaucoup sur l'histoire, je me suis rendu compte que la vie d'un personnage était souvent manipulée après sa mort et j'ai ainsi tenu à déjouer cette habitude de voir les gens jugés sur des approximations ou des rumeurs, plutôt que sur ce qu'ils ont écrit ou réalisé eux-mêmes.

 

Je suis aussi très heureux de cette publication en turc, ayant toujours été très intéressé par et senti très proche de ce pays voisin important.

25 mai 1996, retour triomphal à Sofia de Siméon II de Bulgarie après 50 ans d'exil

25 mai 1996, retour triomphal à Sofia de Siméon II de Bulgarie après 50 ans d'exil

N.R. : En Bulgarie, il y a aujourd'hui une importante minorité turque, notamment issue des migrations forcées de l'ère communiste. Pensez-vous que les turcs de Bulgarie et de Turquie peuvent jouer un rôle de pont entre les deux voisins ?

 

Siméon II de Bulgarie : Il y a, d'après les statistiques, 8 % de turcophones chez nous. Le lien est là et depuis des siècles. La Bulgarie est sur le chemin direct et physique de l'Europe pour la Turquie, il y a donc déjà des raisons pratiques et géographiques. Il y a aussi des investissements turcs chez nous et par conséquent, il y a de toute manière un pont.

 

Je ne crois pas que notre communauté d'origine turque - je n'aime pas le mot minorité - se sente particulièrement comme un pont. Ils ont les liens mais je crois qu'au fond, ils se sentent très autochtones car ils sont là depuis des siècles, ce sont des gens qui étaient venus d'Anatolie au XVIème siècle. Mais je suis sûr qu'en même temps, il y a une communication. D'ailleurs, il y a une bonne quantité de bulgares d'origine turque qui habitent la Turquie et reviennent périodiquement au pays ; certains peuvent aussi voter, c'est-à-dire qu'il y a de toute façon une symbiose.

Le roi Siméon II de Bulgarie

Le roi Siméon II de Bulgarie

N.R. : J'ai une affection toute particulière pour la ville de Plovdiv pour y avoir organisé en 2012 mon premier événement culturel autour de Mevlâna et si Dieu le veut, y refaire un event encore plus important en 2019 lorsque Plovdiv sera Capitale Culturelle Européenne. Avez-vous un projet pour faire découvrir cette année-là ce pan d'histoire de la Bulgarie où elle fut un royaume de 1908 à 1946 et que finalement les bulgares d'aujourd'hui et les étrangers qui vont venir à Plovdiv ne connaissent peut-être pas ?

 

Siméon II de Bulgarie : Plovdiv est une très jolie ville qui a une influence marquée, surtout dans l'architecture ottomane de la fin du XVIII et du XIXème siècles, qui lui donne une classe tout à fait spéciale. Plovdiv va effectivement être Capitale Culturelle Européenne en 2019, nous en sommes très fiers et je soutiens ce choix des deux mains. Le maire de Plovdiv est une personne très énergique et débrouillarde qui relèvera ce challenge.

 

J'ai dans mon bureau à Sofia une magnifique sculpture d'un derviche tourneur que je regarde souvent. C'est un cadeau d'Ahmet Dogan qui était le chef bulgare d'origine turc du parti des droits et des libertés.

 

Franchement, je n'ai pas pour l'instant de projets pour 2019 et vu mon âge, il ne faut quand même pas en faire à trop long terme (rire) mais je dois voir avec la commission chez nous.

 

Quant à la période monarchique de la Bulgarie, pour une certaine tranche d'âge, c'est déjà de la préhistoire (rire...) !

Musée ethnographique régional de Plovdiv en Bulgarie

Musée ethnographique régional de Plovdiv en Bulgarie

N.R. : En ce qui concerne la période ottomane en Turquie, elle a vraiment un attrait grandissant de jour en jour ici. On l'a vu notamment à travers la série télévisée sur Soliman le Magnifique produite dans de nombreuses autres langues. Est-ce que vous avez une idée comment cette période de l'histoire est perçue par les Bulgares aujourd'hui ?


 

Siméon II de Bulgarie : Eh bien, je peux dire que c'est assez varié, mais très récemment, il y a eu un débat au Parlement sur les nouveaux manuels scolaires d'histoire pour savoir s'il fallait dire la domination ottomane, la présence ottomane, le passage ottoman, la servitude,... tout cela pour mettre un terme qui explique la présence ottomane durant près de 5 siècles. C'est normal en quelque sorte et si on veut l'exploiter, c'est encore plus normal, car on peut tout de suite trouver un ennemi ou quelqu'un qui vous a opprimé.

 

N'importe qui peut réciter des passages de “Sous le joug”, une des pièces de notre littérature du XIXème la plus populaire écrite par Ivan Vazov qui est un grand écrivain. Sous le joug, ça veut dire ce que vous voudrez mais ce n'est pas forcément quelque chose de brimant. C'est une période où nous étions sous ça. C'est intéressant car jusqu'à la moitié du XIXème, il n'y a pas eu grand chose d'écrit car cela se passait très bien. Tant qu'on payait les impôts et qu'on respectait le sultan, il n'y avait pas grand chose à redire. C'est une petite période où il y a eu des exactions, des réactions et de la contre-réaction, ce qui est normal pour un empire qui domine. La période est tellement courte par rapport aux 5 siècles qu'il faut vraiment savoir diluer et en même temps aussi être rationnel. Pour les jeunes, c'est déjà quelque chose de tellement lointain mais c'est dommage qu'il y ait des gens qui essaient de l'inculquer, de montrer surtout ce moment-là... Nous avons fait partie d'un empire et il y a tout de même eu une influence à tous points de vue, la culture notamment, l'architecture,...

 

L'autre jour, j'étais étonné lorsqu'étant dans un petit village du sud-est de la Bulgarie où toutes les maisons sont uniformes, la partie basse en pierre, le haut en bois, comme un décor de cinéma tellement c'est joli. Là, par exemple, on parlait de l'époque ottomane et de ce qui s'est passé. Il y a là-bas une magnifique église construite en 1760, ce qui est assez tôt. On voit ainsi qu'il y avait aussi des églises et ce n'était pas simplement le côté des bachi bouzouks. Le village à côté lui est entièrement musulman, mais musulman bulgare ethniquement, et ils s'entendent parfaitement.

 

C'est un passé qui est là, qu'on ne peut pas diaboliser comme certains essaient maintenant de le faire à cause des événements, de la politique contemporaine, où on en rajoute... Il faut s'en tenir aux faits et finalement penser qu'on a tout intérêt à être en bonnes relations, non seulement les deux pays, mais les gens.

 

Ce matin-même, un homme insistait pour me cirer les souliers. Cela me gêne, je me sens comme si nous sommes d'une race supérieure et je lui ai dit “non merci.” Il me demande alors “Where are you from ?” et lorsque je lui réponds “Bulgaristan”, j'ai eu droit à un sourire jusque derrière les oreilles et il m'a dit “Ah komşu ! (ah, le voisin !)”. Cela montre qu'au fond, il y a une affinité naturelle entre les pays.

Le roi Siméon II de Bulgarie intervievé par la chaîne de télévision turque NTV

Le roi Siméon II de Bulgarie intervievé par la chaîne de télévision turque NTV

N.R. : Quel est votre rôle aujourd'hui en Bulgarie et, après avoir été Premier Ministre de 2001 à 2005 suite à la victoire aux législatives le 17 juin 2001 du parti que vous avez créé et présidé, puis vous être retiré de la scène politique en 2009, envisagez-vous de jouer un nouveau rôle politique dans votre pays ?


 

Siméon II de Bulgarie : Non, d'abord car ce n'est pas le moment, secundo je n'en vois pas l'utilité et aussi il faut aussi penser à mon âge. Il y a les élections présidentielles en novembre. L'an passé, on m'a dit “Si si, vous devez !” J'ai répondu “Considérez mon âge” et on m'a rétorqué “Oui, mais voyez Adenauer ou d'autres.” Mais là, on citait des exemples qui sont des exceptions.

 

Je n'ai qu'une seule envie, c'est de prendre ma retraite, pouvoir voir mes petits-enfants plus souvent, lire davantage. Mais voilà, je suis constamment sollicité, de plus en plus dans mon rôle qui était mon métier principal et à l'origine, alors qu'à une époque, j'étais le vilain Premier Ministre. Tellement de visiteurs viennent de l'étranger et demandent à me voir. C'est un autre rôle aujourd'hui mais je ne sais pas à quoi le comparer. Les gens ont confiance en ce qu'on dit, entendre notre opinion, peut-être parce qu'on est âgé et plus sage. Il y a toutes les raisons possibles et je suis malheureusement très et trop occupé, je m'en rends compte.

 

Ma femme et mes enfants me font souvent des remarques “Mais enfin tu as fini, tu ne peux pas dire non une fois pour toutes aux gens et trier un peu ?” mais c'est très difficile. Je peux tout de même continuer car je le vois avec vos collègues pour des questions politiques, ma mémoire vivante couvre les deux époques, l'avant communisme et l'époque post et démocratique, cela représente tout de même un pontage...

Le roi Siméon II de Bulgarie et son épouse la reine Margarita

Le roi Siméon II de Bulgarie et son épouse la reine Margarita

N.R. : Les livres d'histoire bulgares actuels évoquent-ils de nouveau la période monarchique et les rois de Bulgarie alors que pendant la période communiste, cela avait été supprimé ?


 

Siméon II de Bulgarie : Là, c'est très délicat, il y a un certain complexe, on a tellement été forcé à dire des horreurs de l'époque de la monarchie, que c'était une autocratie, etc, ce qui fait que la monarchie est quelque chose dont on ne sait pas très bien comment parler, du 1er, du 2ème et du 3ème royaume. Au temps du communisme, on utilisait la formule “Premier, Second Etat” et jusqu'à aujourd'hui, certaines personnes n'arrivent pas à dire “le troisième royaume”, non pas pour m'énerver ou par manque de culture, mais parce que c'est dans le subconscient. Néanmoins, dans beaucoup de conférences, je le vois, les choses évoluent.

 

L'autre jour, j'étais à l'ouverture de l'année universitaire ; deux professeurs ont pris la parole et ont dit quelque chose sur le royaume en s'adressant à moi et c'est peut-être la preuve que doucement, on revient à la terminologie normale sans pour autant devenir moins républicain. Ce sont tout de même des générations qui ont été forcées à penser ou à agir autrement. Les gens parfois même tendent à oublier pour ne pas se compliquer l'existence, ne pas trop réfléchir, alors ils prennent ce qui est à la mode, le base word au lieu de se demander pourquoi, comment, quoi ?

 

Mais dans les livres d'histoire, pour l'instant, on parle encore du Troisième Etat et puis quand ils parlent de moi, c'est le Premier Ministre Saxe-Cobourg (son nom d'origine étant Siméon Borissov de Saxe-Cobourg-Gotha ou Sakskobourggotski). Dans les journaux, souvent déjà on dit le roi, mais aussi de nouveau M. Saxe-Cobourg, car là on a l'impression de ne pas trahir la République.”

Le roi Siméon II de Bulgarie, auditorium des éditions Yapı Kredi à Istanbul

Le roi Siméon II de Bulgarie, auditorium des éditions Yapı Kredi à Istanbul

Pour la sortie de la version turque des mémoires de Siméon II de Bulgarie traduites du français par Saadet Özen, la maison d'éditions Yapı Kredi a organisé dans son auditorium vendredi 6 octobre 2016 une rencontre avec cet homme au destin hors du commun, d'une approche facile et d'une gentillesse exquise.

 

Y ont assisté S.S. Bartholomeos 1er, patriarche oecuménique de Fener ainsi que Mgr François Yakan, vicaire patriarcal des Assyros-Chaldéens de Turquie.

 

SS Bartholoméos 1er, Patriarche oecuménique de Fener à côté du roi Siméon II de Bulgarie et de son épouse la reine Margarita

SS Bartholoméos 1er, Patriarche oecuménique de Fener à côté du roi Siméon II de Bulgarie et de son épouse la reine Margarita

C'est à l'éminent Professeur Docteur Ilber Ortaylı qu'est revenue la mission de présenter le souverain et d'entretenir avec lui la conversation pour faire connaître une infime partie de cet homme au destin si particulier.

Le Pr Dr İlber Ortaylı parlant du et avec le roi Siméon II de Bulgarie
Le Pr Dr İlber Ortaylı parlant du et avec le roi Siméon II de Bulgarie

Le Pr Dr İlber Ortaylı parlant du et avec le roi Siméon II de Bulgarie

A l'issue de cet échange et d'une période destinée à répondre à quelques questions du public, Siméon II s'est volontiers plié à une séance de dédicaces et un échange avec les personnes qui souhaitaient l'approcher.

 

Cliquez ici pour lire la version turque de l'article.

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