Les chiens de rue d'Istanbul

Article publié le 13 février 2017 dans le petit journal.com d'Istanbul

 

N'en déplaise aux innombrables chats omniprésents dans les rues d'Istanbul, les chiens font aussi partie du décor de la mégalopole.

 

Etalés de tout leur long sur les trottoirs, les places, les escaliers, même parfois la route, leur mine nonchalante détonne par rapport à la frénésie environnante. Il est rare de les entendre aboyer, leur visible paresse allant jusqu’à les rendre peu bavards.

Duo de chiens de rues à Istanbul

Duo de chiens de rues à Istanbul

Chienne de rue et ses petits, Rumeli Feneri/Istanbul

Chienne de rue et ses petits, Rumeli Feneri/Istanbul

Parfois, il faut faire un écart important, voire même les enjamber, pour ne pas déranger dans leur quiétude ou leur sommeil ces toutous à l'allure souvent vagabonde qui occupent l'espace de façon inconsidérée sans se soucier des passants, ni même des véhicules.

Chien de rue d'Istanbul

Chien de rue d'Istanbul

Comme pour les chats, de nombreux habitants les nourrissent, leur mettent à disposition cartons et couvertures, voire leur installent une niche de fortune ou plus luxueuse à même le trottoir ou devant une vitrine.

 

Minets et cabots font plus ou moins bon ménage et il arrive même que certains se lient d'amitié...

Chien et chat de rue d'Istanbul

Chien et chat de rue d'Istanbul

La plupart des chiens présentent une bague de couleur à l'oreille, preuve que les services vétérinaires municipaux les ont vaccinés et stérilisés. Leur apparence est souvent proche de celle des chiens-loups, version “taille fine” ou “patapouf”. L'âge et l'enbonpoint aidant, bon nombre ont du mal à se déplacer.

Parfois, ce chien est couché juste devant la porte, les clients ont l'habitude...

Parfois, ce chien est couché juste devant la porte, les clients ont l'habitude...

Peu enclins à entretenir des relations trop proches avec les hommes, certains apprécient néanmoins un petit câlin ou une marque d'affection au-delà de la simple contribution alimentaire ou logistique.

 

Si le courant passe, la bête accompagne même celui ou celle ayant manifesté son intérêt pour elle un bout de chemin avant de retourner vers son port d'attache s'affaler pour une nouvelle sieste bien méritée.

No stress

No stress

Dans son fameux livre de voyage “Constantinople” publié en 1878, Edmondo de Amicis, journaliste et écrivain italien, consacre un chapitre entier aux chiens. Voici un court extrait de ses écrits :

Constantinople est un immense chenil : à peine arrivés, tous le remarquent. Les chiens constituent une seconde population de la ville, moins nombreuse, mais non moins étrange que la première. Tout le monde sait combien les Turcs les aiment et les protègent. Je n'ai pu savoir s'ils le font par le sentiment de charité que le Coran recommande même envers les bêtes, ou parce qu'ils croient que les chiens, comme certains oiseaux, portent bonheur.... Le fait est que ces animaux leur tiennent à coeur, que beaucoup de Turcs laissent par testament des sommes fort rondes pour leur alimentation...”

Vendeurs et chiens de rue devant la mosquée Şehzade - gravure de Thomas Allom 1838, bibliothèque de l'Institut de Recherches d'Istanbul

Vendeurs et chiens de rue devant la mosquée Şehzade - gravure de Thomas Allom 1838, bibliothèque de l'Institut de Recherches d'Istanbul

Par le passé, bon nombre de voyageurs européens, tel Jean Thévenot venu à Constantinople au milieu du XVIIème siècle, se trouvent fort étonnés de ces comportements charitables envers la population canine de la ville.

 

Il en fut de même pour le Comte de Bonneval, devenu en 1730 Ahmet Paşa après s'être converti à l'Islam, perplexe au vu de tels fonctionnements qu'il estime déplacés.

Chien de rue à Büyükada, Istanbul

Chien de rue à Büyükada, Istanbul

La chercheuse et écrivain française Catherine Pinguet a publié en 2008 un livre consacré à l'histoire de ces animaux et notamment à l'épisode douloureux de 1910. En effet, après l'arrivée au pouvoir du parti des Jeunes Turcs, des dizaines de milliers de chiens furent déportés sur l'ilôt désert de Sivriada (connu aussi sous le nom de Hayırsızada) faisant partie de l'archipel des îles des Princes situées au large d'Istanbul sur la mer de Marmara.

 

Cette tentative d'éradication fait suite aux premières mesures prises durant le règne du sultan Mahmut II.

 

Par la suite, les chiens eurent de nouveau droit de cité dans la ville et le gouvernement les laissa tranquille.

Chiens déportés en 1910 sur l'île de Sivriada - photo de Jean Weinberg, collection de Pierre Gigord

Chiens déportés en 1910 sur l'île de Sivriada - photo de Jean Weinberg, collection de Pierre Gigord

Une exposition fort intéressante sur le sujet intitulée “Municipalité à quatre pattes – les chiens de rue d'Istanbul” se tient depuis le 27 octobre 2016 et jusqu'au 11 mars 2017 à l'Institut de Recherches d'Istanbul à Beyoğlu.

Exposition actuelle sur les chiens d'Istanbul à l'Institut de Recherches d'Istanbul
Exposition actuelle sur les chiens d'Istanbul à l'Institut de Recherches d'Istanbul

Exposition actuelle sur les chiens d'Istanbul à l'Institut de Recherches d'Istanbul

A travers des gravures, des photos anciennes, des cartes postales, des livres issus principalement de la collection de Pierre Gigord et de la Fondation Suna et Inan Kiraç, ainsi que des textes à leur propos écrits par de nombreux écrivains voyageurs tels Edmondo de Amicis, Pierre Loti, Gérard de Nerval et bien d'autres, on en apprend plus sur la gente canine de la ville.

 

Une salle est consacrée à leur déportation de 1910 évoquée plus haut.

Chiens dans le quartier de Tatavla (actuel Kurtuluş) - photo Sebah & Joaillier fin du XIXème siècle, collection de la Fondation Suna et Inan Kiraç

Chiens dans le quartier de Tatavla (actuel Kurtuluş) - photo Sebah & Joaillier fin du XIXème siècle, collection de la Fondation Suna et Inan Kiraç

Institut de Recherches d'Istanbul

Meşrutiyet Caddesi No 47 - Beyoğlu/İstanbul

Exposition visible jusqu'au 11 mars tous les jours du lundi au samedi de 10 h à 19 h – entrée libre

 

Pour en savoir plus, le livre de Catherine Pinguet “Les chiens d'Istanbul” aux éditions Bleu Autour.

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