Du bretzel au simit

Faire connaître la Turquie et ses habitants avec les yeux d'une alsacienne qui y vit depuis 17 ans.

Du bretzel au simit

Rencontre avec Ömer Faruk Tekbilek, un troubadour de l’amour des temps modernes

Depuis quelques années, je souhaitais rencontrer et interviewer le musicien et compositeur Ömer Faruk Tekbilek dont les mélodies m’accompagnent bien souvent lorsque je travaille derrière mon écran ou quand j’ai besoin de déconnecter. Ce souhait allait enfin se réaliser le 11 octobre dernier.

Dans le lobby d'un hôtel du quartier de Taksim à Istanbul, j'attends son retour du rendez-vous avec le Préfet d'Istanbul et après avoir décalé le nôtre de 30 minutes. Une télévision turque, qui doit le rencontrer en principe une bonne demi-heure après moi, est aussi déjà présente. Un américain – en fait un de ses managers - m'accoste pour s'assurer que c'est bien lui que j'attends. Il me demande d'attendre quelques minutes à l'arrivée de l'artiste pour rectifier le programme qui n'arrête pas de changer "ala turca" et appelle le musicien pour gagner du temps... Ömer Faruk Tekbilek arrive avec son manager turc – que je remercie au passage pour son aide précieuse -, sourire et poignée de main chaleureuse. On me propose de m'asseoir … en face d'une grande photo noir et blanc d'Ara Güler, mon maître en matière de photo, un clin d'oeil qui n'est pas fait pour me laisser indifférente...

Pendant ce temps, le musicien-chanteur-troubadour file à toute vitesse récupérer ses instruments de musique qu'il glisse derrière mon fauteuil, se dépêche d'avaler ce qui lui tombe sous la main et s'assied en face de moi, toujours aussi souriant... Je lui propose de reprendre son souffle tranquillement. Son regard franc et enjoué me permettent d'aborder notre conversation en toute simplicité.

 

Ömer Faruk Tekbilek

Ömer Faruk Tekbilek est né à Adana. A l'âge de 8 ans, il commence à jouer de la flûte kaval avec ses deux frères aînés qui pratiquent déjà cet instrument de même que le bağlama (luth turc). Puis, un membre de sa famille qui joue aussi du kaval et tient un magasin de musique lui propose de venir le voir afin qu'il lui enseigne cet instrument de façon plus approfondie. « J'ai appris de cette façon à jouer de la flûte mais la musique, c'est surtout avec mon frère aîné Hadji, mon maître, qui j'espère viendra demain au concert ; j'ai tout appris de lui. » précise l'artiste.

DBAS : « Est-ce que votre père ou votre mère étaient musiciens ? »

ÖFT : « Non, mais mon père appréciait et comprenait la musique. Il écoutait en permanence la radio cairote – la mère d'Ömer est d'origine égyptienne –, était très pieux et aimait le Coran. Il disait « Ecoute, il joue avec le bon ton, là c'est du hicaz, ça du rast » ; il connaissait la musique mon père. Mon oncle jouait du darbouka, nous avons vu ma mère en jouer un peu mais en tant que professionnels, ce sont mes frères aînés qui ont commencé et moi j'étais le petit musicien. »

Ömer Faruk Tekbilek et un de ses ney durant une répétition à C.R.R. Istanbul

DBAS : « Est-il exact que vous avez voulu dans votre jeunesse devenir imam et est-ce dû au fait que votre père était très pieux ? »

ÖFT : « Après le cycle primaire, je suis allé à l'école İmam Hatip durant 6 ans. Au bout de 4 ans, on peut devenir imam et après 6 ans prédicateur. Ensuite, j'ai arrêté mes études car d'une part, mon père était devenu âgé et d'autre part, mon amour pour la musique avait commencé. Je suis allé à Istanbul. J'ai été obligé d'abandonner l'école mais je n'ai pas abandonné la lecture, j'aime beaucoup ça. J'ai passé toute mon enfance à la bibliothèque. A la fin des cours durant l'école primaire, je sortais et j'allais là-bas jusqu'à la fermeture. Ensuite, quand j'étais à Imam Hatip, je fréquentais la bibliothèque municipale. J'étais plongé en permanence dans les livres.

Oui, lorsque mon père demandait « Qui va à la mosquée? », le premier des enfants à répondre "oui", c'était moi, je le voulais vraiment. Je me souviens pendant la prière quand les gens disaient "Huuu – Allah", j'ai commencé à le dire aussi.

Nous n'étions pas riches, je prêtais des livres à d'autres contre quelques sous, je travaillais beaucoup pour gagner de l'argent. Mes parents ont dit que j'étais intelligent, qu'ils allaient m'inscrire dans une école de commerce. Nous avons grimpé sur nos vélos mon père et moi pour faire l'inscription et en passant devant l'école İmam Hatip, il me dit "Mon fils, on t'inscrit là ?". "Oui, papa !" Aussitôt dit, aussitôt fait ! En rentrant à la maison, ma mère s'est fâchée lorsque mon père lui a dit que son fils serait imam. Mais je remercie Dieu et mon père, ce fut une bonne décision car j'ai appris les bases et les fondements de la religion, pas juste ce qu'on entend autour de soi. J'ai appris à aimer toutes les religions et c'est pour cela que mon père a fait beaucoup de bien, il m'a donné le savoir, il m'a ouvert le chemin de la vraie connaissance. »

Ömer Faruk Tekbilek en répétition à C.R.R. Istanbul

A 16 ans, Ömer Faruk Tekbilek arrive à Istanbul et commence à toucher à différents styles de musique. Il se souvient : « Le second jour après mon arrivée, j'ai commencé avec Ahmet Sezgin qui était alors aussi connu qu'İbrahim Tatlıses l'est de nos jours et je jouais également avec Orhan Gencebay, très réputé aussi. Je suis devenu musicien de studio pour jouer avec eux. L'arabesque était alors très populaire et en allant ainsi de studio en studio, je me suis familiarisé avec différentes musiques. En rentrant dans un studio, je ne savais pas forcément ce que j'allais jouer ; j'écoutais du folklore, du classique, de l'arabesque, toutes sortes de styles et ainsi ma culture musicale s'est énormément développée. La vie en studio m'a beaucoup appris à ce niveau-là. »

Ömer Faruk Tekbilek en répétition, C.R.R. Istanbul

C'est aussi à Istanbul qu'Ömer Faruk Tekbilek va faire connaissance avec un mevlevi, autrement dit un disciple de Rumi, un des plus grands penseurs mystiques de tous les temps.

L'artiste explique : « J'ai fait connaissance avec le grand joueur de ney Aka Gündüz Kutbay et j'ai appris la philosophique soufie avec lui. Il m'a aussi fait découvrir le mystère de ce qui ne se voit pas dans le souffle lorsqu'on apprend à jouer du ney, m'a appris à donner à l'air produit toute la pression nécessaire et ainsi dégager les sons. J'ai encore rencontré un ou deux autres joueurs de ney, j'étais jeune, j'avais 16-17 ans... »

DBAS : « Pendant combien de temps avez-vous évolué aux côtés d'Aka Gündüz Kutbay ? »

ÖFT : « 3-4 ans, jusqu'à ce que j'aille au service militaire. A cette période-là, mon professeur le jazzmen İsmet Sıral jouait de la flûte et du saxophone et était très curieux de la musique turque. Avec Aka qui pratiquait également de la fûte, ils jouaient ensemble chaque fois que tout le monde se retrouvait en studio. Je n'oublierai jamais, c'était un jour deux mois avant le Ramadan. Ak est alors à la tête des mevlevis à Konya depuis 40 ans. Avec İsmet, nous devions jouer en studio après le passage d'Ak. Ce dernier n'avait pas terminé et nous lui avons demandé si nous pouvions l'écouter et le regarder jouer, ce qu'il a accepté. C'était une grande expérience, le regarder souffler dans le ney, en faire sortir des sons incroyables (Ömer mime avec la bouche). »

Assurément, l'artiste n'a pas oublié ces moments... Il poursuit : « Quand j'ai appris à jouer de la flûte kaval, pendant 2 mois je soufflais sans réussir à sortir un son, mais j'ai persévéré. Après cela, je me suis dit que si tu aimes vraiment quelque chose, l'amour crée la patience, si tu n'aimes pas et tu te dis simplement "Je ne peux pas", tu arrêtes de suite. Mon amour de la musique était alors si grand, c'était mon seul amour. Je regardais mon grand frère Hadji qui jouait et ma vie c'était ça, la musique. C'est pour cette raison que j'ai continué avec patience et finalement les sons ont commencé à sortir de mon instrument... une fois que j'ai compris comment positionner mes lèvres et comment souffler. »

Ömer Faruk Tekbilek, C.R.R. Istanbul lors d'une séance de répétition

Ömer Faruk Tekbilek, C.R.R. Istanbul lors d'une séance de répétition

A 20 ans, Ömer Faruk Tekbilek va partir donner ses premiers concerts aux Etats-Unis, revenir, retourner et... il va y rencontrer celle qui deviendra sa femme.

Cinq ans plus tard, il quitte la Turquie pour s'installer en Amérique et y crée le groupe Sultans avec Sherif Sarakby, joueur égyptien de guitare keyboard, Nick Mouganis, un musicien grec qui pratique le bouzouki et son beau-frère Ibrahim Turmen qui joue du darbouka.

L'artiste se souvient : « On jouait dans les fêtes, pour des workshops, des grands séminaires. On a sillonné toute l'Amérique ainsi. Nous avons gagné 4 prix avec les Sultans : celui du "Meilleur album", du "Meilleur groupe", de la "Meilleure couverture d'album" et mon beau-frère celui de "Meilleur musicien". Nous étions très populaires. La danse orientale était alors très à la mode, un véritable art et partout où il y en avait, nous avons joué. »

En 1986, Ömer Faruk Tekbilek, qui a alors 37 ans, fait connaissance avec le compositeur et producteur de musique américain Brian Keane. Deux ans plus tard, le premier album d'Ömer voit le jour et sa carrière prend un nouveau tournant.

Ömer Faruk Tekbilek, C.R.R. Istanbul

DBAS : « Vous dites que votre musique est cosmique, au croisement du mystique, du folklore, de la romance et de l'imaginaire. Depuis quand composez-vous en fait ? »

ÖFT : « Avant de réaliser ce premier album en 1988, je n'avais jamais songé à composer. Nous avons toujours joué des morceaux de répertoire. Un tel était beau, l'autre aussi ; une fois commencé à travailler en studio avec Brian et à écouter des mélodies, ce dernier m'a dit de jouer quelque chose qui me passait par la tête, d'improviser... "Ah, c'est joli !" me dit-il alors, "De qui est-ce ?" C'était de moi... J'ai commencé à composer et il m'a toujours motivé, soutenu. »

DBAS :  « Vous avez écrit "Nous ne sommes pas différents les uns des autres. Toutes les cultures ont des points communs. La musique est notre langue et notre amitié commune. Avec la musique et la danse, nous pouvons tous vivre fraternellement. Ce n'est pas difficile du tout". Cela me fait penser au Choeur des civilisations d'Antioche. Avec la musique, vous voulez donc créer des liens interculturels. »

ÖFT : « Oui, car je suis très chanceux. Dieu m'a fait devenir propriétaire de cette philosophie ainsi qu'aux musiciens, un joueur de guitare keyboard grec, un guitariste juif, un autre musicien arménien. Regardez, nous sommes tous de culture différente mais nous nous aimons, nous nous respectons et ça, c'est grâce à la musique !»

DBAS : « Est-ce de ces différentes cultures que vous vient l'inspiration ? »

ÖFT : « Oui, bien sûr. Quand nous nous retrouvons ensemble, je prends des idées, puis je prends la décision finale une fois les idées fusionnées mais je suis toujours respectueux des avis de chacun. Jamais je ne prétends tout savoir mais demande aux autres ce qu'ils pensent et si quelque chose me parle, j'accepte. »

Ömer Faruk Tekbilek en répétition, C.R.R. Istanbul

Le soir de notre rendez-vous, je retrouve Ömer Faruk Tekbilek dans une des salles de répétitions de la salle Cemal Reşit Rey à Istanbul avec les musiciens qui l'entourent : Yannis Dimitriadis, le pianiste-claviériste grec qui l'accompagne depuis 14 ans capable de jouer sur trois claviers différents en même temps, Federico Fernandina, le discret et talentueux guitariste italien, Chris Wabich, l'américain tranquille à la batterie et aux percussions et qui fait des merveilles avec ses baguettes, Bahadir Şener, joueur turc de kanun – instrument à cordes pincées - qui en fait vibrer les cordes de façon extraordinaire et enfin aux percussions Murat Tekbileks, le fils de l'artiste à qui la gentillesse et le talent du père ont assurément été transmis.

Ömer Faruk Tekbilek entouré de ses musiciens durant une répétition à C.R.R. Istanbul

Ömer Faruk Tekbilek entouré de ses musiciens durant une répétition à C.R.R. Istanbul

Difficile aussi de parler d'Ömer Faruk Tekbilek sans évoquer Suzan, son épouse depuis 42 ans, toujours à ses côtés, chaleureuse et gaie qui vous met de suite à l'aise. Les chats – qu'elle adore – les simit aussi... qu'elle réclame en premier en arrivant en Turquie – feront partie de nos sujets de conversation après à peine quelques instants à peine passés ensemble...

C.R.R. Istanbul, à gauche Suzan Tekbilek est présente à côté de son époux durant la séance de dédicaces

C.R.R. Istanbul, à gauche Suzan Tekbilek est présente à côté de son époux durant la séance de dédicaces

Le lendemain, c'est la répétition générale à C.R.R. avant le merveilleux et magique concert durant lequel le public va vibrer et être en harmonie totale avec ceux qui sont sur la scène, Ömer Faruk Tekbilek en tête.

Ömer Faruk Tekbilek et ses musiciens durant la répétition générale à C.R.R. Istanbul
Ömer Faruk Tekbilek et ses musiciens durant la répétition générale à C.R.R. IstanbulÖmer Faruk Tekbilek et ses musiciens durant la répétition générale à C.R.R. Istanbul

Ömer Faruk Tekbilek et ses musiciens durant la répétition générale à C.R.R. Istanbul

Il s'agit bien de musiques du monde qui sont distillées avec brio et bonheur pendant les deux heures que dure le concert. Tour à tour douces ou rythmées, mystiques ou populaires, elles ont toutes leur place et témoignent de la diversité et de la richesse de l'homme de par ses origines et ses aspirations.

Ömer Faruk Tekbilek durant son concert à C.R.R. Istanbul, octobre 2018

Ömer Faruk Tekbilek - concert à C.R.R. Istanbul, octobre 2018

Ömer Faruk Tekbilek - concert à C.R.R. Istanbul, octobre 2018

Ömer Faruk Tekbilek - concert à C.R.R. Istanbul, octobre 2018

Il faut vivre le duo de percussions père-fils à la fin du concert, suivre les regards qu'ils s'échangent avant de tomber dans les bras l'un de l'autre pour toucher du doigt l'osmose et l'amour de la musique qui les unit à tous points de vue, au-delà des liens de sang...

Ömer Faruk Tekbilek et son fils Murat, C.R.R. Istanbul - octobre 2018

Ömer Faruk Tekbilek et son fils Murat, C.R.R. Istanbul - octobre 2018

Ömer Faruk Tekbilek saluera, les larmes aux yeux et la voix émue, son frère aîné Hadji effectivement dans la salle, en faisant allusion à Rumi et à son maître Şems à qui il doit tant...

Ömer Faruk Tekbilek et son ensemble, C.R.R. Istanbul, octobre 2018
Ömer Faruk Tekbilek et son ensemble, C.R.R. Istanbul, octobre 2018

Ömer Faruk Tekbilek et son ensemble, C.R.R. Istanbul, octobre 2018

"Love is my religion", titre du dernier album de cet artiste avec un grand A, porte bien son nom... Chapeau bas à cette petite famille élargie, avec à sa tête un grand homme, un musicien hors pair, qui sème et récolte amour et bonheur partout où il passe ; merci pour ce que vous êtes Ömer Faruk Tekbilek... Revenez vite à Istanbul !

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Gisèle 14/11/2018 11:03

Très bel article, merci, Nathalie