Du bretzel au simit

Du bretzel au simit

Faire connaître la Turquie et ses habitants avec les yeux d'une alsacienne qui y vit depuis 13 ans

Stamboul, cet autre monde - décembre 1881 (conte de Noël)

Décembre 1881

Can, du haut de ses 12 ans, avait réussi tant bien que mal à embarquer clandestinement sur cet immense bateau dont elle ignorait alors la destination. Noël n'avait pour elle aucune importance, elle qui n'avait presque pas de famille. Aussi, avec son imagination volubile, la fillette qui sortait de l'enfance avait décidé que cette année elle fêterait Noël loin des siens... qui n'étaient pas les siens.

Plus grande que la majorité des filles de son âge et n'ayant pas la langue dans sa poche, elle avait réussi à se faire passer pour une très jeune voyageuse qui allait rejoindre sa mère.  Heureusement qu'elle avait entendu vers où naviguait le bateau, mais un doute persistait en elle, était-ce Constantinople ou Istanbul ?

Les deux noms évoquaient pour elle la magie de l'Orient bien qu'elle ne sache à peine guère plus sur ces deux villes qui semblaient être côte à côte, se noyer l'une dans l'autre. Aussi, évitait-elle adroitement le sujet lorsque d'autres passagers s'intéressaient de trop près à cette jeune fille à l'allure affirmée bien que juvénile, dont la mère semblait au demeurant habiter une bien curieuse ville construite sur les ruines de la seconde Rome, cette ville-musée pleine de trésors enlevés à la Grèce, à l'Italie et à l'Asie Mineure.

 

  blog-001-copy.jpg
          
L'arrivée était imminente et Can était accoudée à la rambarde, sa toute petite valise aggripée à la main. La veille, elle avait entendu un homme à la moustache bien lisse et au haut-de-forme parfaitement coupé s'exclamer "Demain matin, dès l'aube, nous verrons enfin les minarets d'Istanbul". Can se demandait si elle n'était pas en train de vivre un rêve...

Elle voyait pointer devant elle une tour fine et élancée, puis deux, puis trois, puis bien d'autres encore. Et de ces tours sortait un chant étonnant, un peu décalé en fonction de l'endroit où se situaient les minarets, puisqu'il s'agissait bien d'eux.

 

  IMGP4554-copy.jpg
                    Les "tours" d'Istanbul sont toujours là, dressées vers le ciel

Devant elle, un bras de mer et de chaque côté des collines habitées, à gauche une rivière qui semble sortir de nulle part, à droite encore de l'eau, toujours de l'eau... Des goélands par dizaines faisaient une haie d'honneur au bateau et à ses passagers en les accueillant de leurs cris perçants.

Mais déjà, le paquebot est amarré et il va falloir suivre le rush de la foule, mettre les pieds dans cette ville totalement inconnue, cet autre monde... Can n'est pas très rassurée.

Son inquiétude doit se lire sur son visage car à peine descendue, une femme revêtue d'un feredje, cette espèce de tunique de drap garnie d'une pèlerine et qui tombe jusqu'aux pieds, s'approche d'elle. Cette personne porte également un yachmak, ces deux tulles blancs dont un, serré autour de la tête, couvre le haut de la tête et l'autre la partie inférieure du visage en s'attachant ingénieusement au premier pour ne former qu'un seul en apparence. Des boucles d'oreille tombent en cascade et par transparence et quelques fleurs qui tiennent comme par miracle sont ajustées sur cette parure blanche qui lui sert de chapeau.

                       
                                             Femme turque de l'époque

Can ne comprend guère les mots qu'on lui prononce  et elle balbutie qu'elle ne comprend pas. Alors, l'élégante dame, dans un français à peine hésitant, lui dit gentiment "Tu as l'air perdu, comment t'appelles-tu canım ?"

Can n'en croit pas ses oreilles ! Il lui semble bien avoir entendu prononcer son prénom, mais comment peut-elle savoir comment je m'appelle, elle qui n'a jamais mis les pieds ici et qui vient de si loin ? "Madame, je ne vous connais pas, qui vous a dit que je m'appelais Can ? La dame éclate alors d'un rire très délicat et lui explique que le mot can en turc  (qui se prononce djan) veut dire "âme" ou "vie" et qu'elle lui a gentiment dit "mon âme", "ma vie"  comme on dit par ici à quelqu'un qu'on aime bien.

"Ne veux-tu pas m'expliquer tout cela autour d'un thé bien chaud et d'un simit, "canım" ? Tu ne sembles pas savoir où aller." lui propose alors la femme dont la bonté se lit dans les yeux.

 

  Simit-054.jpg
                  Un thé et un simit peuvent suffire pour un moment de bonheur

Can sent qu'elle peut faire confiance à cette personne, même si on lui a toujours répété qu'il ne faut pas parler aux inconnus... Mais si elle ne parle pas ici, à Istanbul, à Constantinople, comment pourra-t-elle découvrir ... cet autre monde ?


Ce conte, je l'ai inventé de toutes pièces mercredi soir, alors que je commençais à me remettre lentement des microbes qui m'avaient violemment attaquée, et que mon esprit était ailleurs. Je cherchais depuis longtemps l'occasion de parler de ce "canım" que j'aime beaucoup et que j'utilise pour les gens que j'apprécie tout particulièrement. Ce terme a pour moi une saveur particulière, mélange de tendresse et d'amitié, deux notions qui me sont chères.

Certains fidèles d'entre vous connaissent Cat et ses visites quotidiennes (hormis actuellement où son activité lui laisse moins de temps). Je fais partie du "club des 13" de son agréable Mansarde bleue http://adeesselles.over-blog.com/, un coin aménagé pour ceux et celles qui aiment s'y retrouver, échanger autour de mots. Liza, la grecque, qui est une membre du club également, a organisé un "concours de conte" sur son site http://maisondeliza.over-blog.fr/article-25631924.html et c'est là que l'idée a fait son petit bout de chemin...

 



Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article

miriam 06/12/2014 15:28

je vous ai emprunté la photo du thé pour illustre mon billet sur Istanbul était un conte de Mario levi si vous voyez un inconvénient je l'enlève

M 08/12/2014 08:13

je m'étonne de votre réponse : si vous n'avez pas trouvé l'articlesur Mario Levy c'est parce qu'il paraîtra avec ou sans votre photo dans le courant de décembre. Justement j'ai demandé la permission. puisque cela vous chagrine, il paraîtra sans

Nat 07/12/2014 20:25

Bonjour,
D'une part, en principe on demande l'autorisation avant d'utiliser... et d'autre part, je n'ai pas trouvé l'article sur le livre de Mario Lévi sur votre blog pour voir comment vous avez présenté cela...

Jean-Yves 22/12/2008 18:39

Je reconnais bien là ton style, joindre l'utile à l'agréable.
Et bien il semblerait que l'imaginaire est pris le dessus sur les microbes !
Bravo.

Nat 22/12/2008 18:52


Ce n'est pas une raison pour être trop souvent malade... Je n'ai pas pour habitude de laisser vagabonder autant mon esprit mais cela semble plutôt me réussir.


LIZA 22/12/2008 08:56

Aujord'hui on vote à la librairie Bon lundi
LIZAGRECE

Nat 22/12/2008 09:30


C'est parti pour les élections ! Bonne journée !


Quichottine :0010: 22/12/2008 08:43

Une histoire qui aurait pu être vraie...

Nat 22/12/2008 09:30


En effet...


Selene 21/12/2008 17:35

T'es vraiment surprenante ! En le lisant, je me disais : "elle doit l'avoir pris quelque part, dans quelque livre de Pierre Loti, ou quelque chose comme ça". Imagine-toi combien ça doit m'avoir plu, si j'ai pensé une chose pareil !

Nat 21/12/2008 18:00


Les seules infos que j'ai cherchées, et non pas chez Loti, c'était à quoi ressemblaient les tenues des femmes turques de l'époque, it's all... Le reste, c'est recette maison !


Esther 20/12/2008 13:06

Très joli conte mais pour les rêves des jeunes filles curieuses et audacieuses la faune d'Istamboul est dure. A bon entendeur/

Nat 20/12/2008 15:51


Cela dépend peut-être quelles formes ont les rêves des jeunes filles curieuses et audacieuses ? Et les rêves ne se réalisent pas tous...


LIZA 20/12/2008 12:43

Un lien avec ce conte est sur mon blog aujourd"hui
Bonne journée
LIZAGRECE

Nat 20/12/2008 15:49


Merci chère Liza et à bientôt.


maggy 20/12/2008 11:03

Très joli Conte de Noël!
Merci aussi de cette belle leçon d'histoire !
Joyeux Noël
Frohe Weihnachten und alles gute zum Neuen- Jahr .

Nat 20/12/2008 15:48


Schöne Weihnachten und auch beste Wünsche für das neues Jahr.


ümmahan 20/12/2008 10:32

Quel plaisir de lire cette histoire.
Je fut très surprise quand j'ai compris que tu l'avais imaginée. C'est génial de te découvrir au fil du temps.
J'aimerais bien que tu en fasses pleins, que j'enlise allez une fois par mois ou a des occasions précise (noel, anniversaire, bayram..).
Merci pour ce partage.

Nat 20/12/2008 15:47


Je me découvre aussi... du coup. On verra s'il y en aura d'autres.


lili 20/12/2008 10:22

Merci pour joli conte Nat - amitiés et bisous

Nat 20/12/2008 15:46


Merci Lili et bon week-end.