Faire connaître la Turquie et ses habitants avec les yeux d'une alsacienne qui y vit depuis 18 ans.

Du bretzel au simit

Irène Mélikoff, une turcologue renommée

Irène Mélikoff, un nom qui ne vous dit peut-être pas grand chose... et pourtant, c'est une éminente turcologue, grande spécialiste des cultures de l'Orient, spécialiste de renommée mondiale de l'Islam hétérodoxe turc, qui est décédée le 8 janvier dernier à Strasbourg, à l'âge de 91 ans.

Née le 7 novembre 1917 à Saint-Petersbourg, elle est la fille d'un homme d'affaires fortuné originaire de Bakou. En raison de la vague révolutionnaire qui sévit alors en Russie, la famille quitte le pays et s'installe à Paris après un court séjour en Finlande.

                        
Irène Melikoff dans son appartement strasbourgeois en 2006, en arrière-plan un tableau représentant sa mère - photo mise à disposition par Reha Yünlüel

A 14 ans, Irène découvre le Divan de Hafiz, les oeuvres de Sa'adi et les quatrains d'Omar Khayyam. L'Orient la charme ! Les arts, les littératures et les courants spirituels de l'univers turco-iranien vont devenir ses compagnons de tous les jours jusqu'à la fin de sa vie. 

A la fin des années 30, Irène Mélikoff entame des études de turc et de persan à l'Ecole Nationale des Langues Orientales. Jean Deny, Adnan Adıvar et Henri Massé, de grands spécialistes, seront ses professeurs. En 1940, elle se marie avec Faruk Sayar, successeur d'Adnan Adıvar et interrompt ses études en raison de la Seconde Guerre Mondiale.

Après avoir séjourné sept ans de séjour en Turquie, elle retourne à ses études parisiennes, prépare un diplôme de persan, un autre à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes, une licence de lettres et un doctorat de lettres qu'elle soutient en 1957, à l'âge de 40 ans, à la Sorbonne.

                         
                          Abü Muslım, le "porte-hache" du Khorassan, publié en 1962

Dès 1951, elle s'engage en parallèle, encouragée par Paul Lemerle, célèbre historien, et Claude Cahen, non moins célèbre professeur d'histoire musulmane, dans une carrière de chercheur au CNRS. En 1954 est publié son livre "Le destan d'Umur Pacha" qui raconte les conquêtes d'un émir turc d'Asie Mineure occidentale au XIVème siècle. Elle accède au grade de maître de recherche au CNRS en octobre 1963. 

En 1968, Irène Mélikoff est nommée maître de conférences à l'Université Marc Bloch de Strasbourg, puis professeur titulaire l'année suivante. Unanimement appréciée au sein de l'établissement, elle fait du Département d'études turques un des lieux les plus prestigieux de la turcologie française.

 

A cette époque également, secondée par Hossein Beikbaghban, professeur de persan, elle assure durant  plusieurs années, la direction du Département d'études persanes et contribue ainsi au renouveau de cette spécialité à Strasbourg. 

 

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             Irène Melikoff en 2007 à Strasbourg - photo mise à disposition par Reha Yünlüel

Ses études vont notamment permettre de mieux faire connaître la communauté Alévi, grâce aux informations recueillies durant de nombreuses années, tant sur leurs croyances et leur religion que sur leur littérature populaire, auprès des familles de cette confession.

L'âge de la retraite sonne en 1986, mais Irène Melikoff poursuit ses travaux scientifiques, participe à des colloques et congrès, continue d'écrire articles et livres. 

                         
                                Livre publié en 1995 - photo de Bettina Marchal-Gier
                             
Fondatrice en 1969 de la revue internationale d'études turques Turcica, Irène Mélikoff, le Professeur Ömer Lütfi Barkan et d'autres noms éminents associés à la turcologie, ont créé le CIEPO (Comité International d'Etudes Pré-ottomanes et Ottomanes).

Promue entre autres en 1983 au rang d'officier dans l'ordre des Palmes Académiques, Irène Mélikoff a eu de nombreuses distinctions honoriques et a été maintes fois récompensée pour ses recherches. Elle était également membre d'honneur de la Türk Tarihi Kurumu (Fondation d'histoire turque).

                              
    Hadjı Bektach, un mythe et ses avatars, livre publié en 1998 - photo de Bettina Marchal-Gier                

Cette femme, au parcours hors du commun, qui a vécu et oeuvré durant une quarantaine d'années en Alsace, méritait bien qu'on s'y intéresse et qu'elle soit plus connue du grand public.


Je tiens à remercier quatre personnes qui ont collaboré, chacune à leur façon, à la réalisation de cet article :

- Bettina Marchal-Gier, lectrice assidue, férue d'histoire et qui a attiré mon attention sur Irène Melikoff suite à son décès


- mon amie Tülay Helvacı dont le mari a eu l'occasion de rencontrer Irène Melikoff en France


- Musa Çimen, étudiant en doctorat au Département d'études turques à l'Université Marc Bloch à Strasbourg, en stage à l'IFEA d'Istanbul


- Reha Yünlüel,  qui prépare son doctorat au Département d'études turques à l'Université Marc Bloch à Strasbourg

                                        


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D
Merci pour cet hommage. Une grande dame. Pour ceux que ça intéresse, on peut la voir dans cette vidéo, à droite de l'écran, avec un de ses chapeaux favoris. Elle fut en effet l'interprète officiel
du Général De Gaulle lors de son voyage en Turquie (1965). Autre époque, marquée par l'estime réciproque des gouvernants français et turcs !
http://www.ina.fr/politique/politique-internationale/video/CAF87002407/voyage-du-gal-charles-de-gaulle-en-turquie.fr.html
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N


Une grande dame que j'aurais en effet aimé connaître, tout comme Eva de Vitray ! Merci pour la vidéo.



A
ancienne eleve de madame Melikoff au début des annees 70, j'ai eu l'honneur d'être initiée a la langue et la culture turque par cette formidable dame pour laquelle on ne pouvait qu'éprouver a la fois un énorme respect et beaucoup de tendresse. Une anecdote qui fut douloureuse au moment ou elle se produisit me laisse a présent un souvenir ému...
Veritable professeur Tournesol, madame Melikoff était aussi étourdie pour les choses bassement matérielles qu'elle était pointue pour son enseignement. C est ainsi que j'appris , après 4 ans d'études et théoriquement une maitrise de turcologie validée en poche, que madame Melikoff avait oublie de faire habiliter l'USHS pour délivrer ce diplôme...pour lequel j'avais pourtant touche 4 ans durant une bourse d'études....Elle fit des pieds et des mains pour me trouver néanmoins un emploi dont j'avais désespérément besoin...Elle était une femme si adorable que je n'ai jamais pu lui en tenir rigueur,même si la carrière de turcologue dont je rêvais a l'époque prit ainsi fin brutalement...Qu'elle repose en paix...
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N

Merci Anne Laure pour cette anecdote qui permet de mieux connaître la personnalité de Madame Melikoff.


C
Un personnage féminin passionnant et hors du commun comme je les aime, tu as eu raison de lui rendre cet hommage!
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N

Je pense aussi...


C
bosoir nat
oui je parle de cette ville,qui a une grande enfluience sur toute la mesopotamie
aicalemrnt,chahine f.v.
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N

Merci pour cette précision Victor.


C
merci de votre rèponse sur tout, l'annèe.
car les habitants de mardine (siryac)la parle
encor,et ont se reconèe qu'and ont la parle comme l'accent de mardlie.et moi je peut la lire. chahine f.v.
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N


Je vous en prie. Vous parlez bien de Mardin, dans le Sud-Est de la Turquie, toute proche de la Syrie, je suppose.



C
la lang turc ètè ecrite en alpha bet arab comme la lang pèrce!!!car j'avais lu quelles que ducoment
des g. parents. merci de me confirmèe.
amicalement chahine f.v
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N

Evet, en 1928, les caractères arabes sont remplacés par l'alphabet turc et la plupart des mots d'origine arabe et perse sont supprimés. Ama eskiden arapça ve farsça kulanmıştı. Bonne soirée.


T
Mon mari, Talip, a eu la chance d'être reçu par cette grande dame chez elle a Strasbourg il y a plus de 15 ans, en compagnie d'un illustre professeur : le Professeur Abdülkadir Karahan.
Il m'avait relaté cette rencontre qui l'avait beaucoup impressionné.
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N


Je comprends que cette rencontre soit restée gravée dans ses souvenirs...



E
j adore ton blog très culturel je n aurai jamais connu l existence de cette dame sans toi

bisous et merci pour ce partage
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N


Irène Melikoff, tout comme Eva de Vitray, ont tout à fait leur place sur le site, bises.



M
Férue d'histoire et de tout ce qui a trait de près ou de loin à la Turquie, moderne ou ancienne!!

Le livre "De l'épopée au mythe, itinéraire turcologique" donne à mon avis un bel aperçu des travaux d'Irène Mélikoff. Il s'agit d'un recueil d'une vingtaine d'articles publiés sur 40 ans et qui retracent, comme le dit Irène Mélikoff elle-même dans l'avant-propos, son itinéraire intellectuelle.
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N

Qui sait, j'aurai peut-être, un jour ou l'autre, l'occasion de lire cet ouvrage,  il semble bien intéressant de même que celui concernant les Bektasli.


C
Parcours hors du commun et qui méritait d'être connu MERCI de nous avoir fait partagé rapidement la biographie de cette femme érudite
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N

Sa biographie est plus qu'intéressante en effet.