Du bretzel au simit

Du bretzel au simit

Faire connaître la Turquie et ses habitants avec les yeux d'une alsacienne qui y vit depuis 13 ans

Fırnız, source de mes racines arméniennes

Article publié en turc sous une version différente dans le magazine multiculturel Paros du mois d'avril 2013


Les hasards de la vie m'ont fait connaître les petits-fils de Karekin qui m'ont raconté les origines de leur grand-père en Turquie. J'ai souhaité découvrir Fırnız où il a grandi et Bruno, un de ses trois petits-enfants, a rassemblé ses souvenirs et ses photos de famille qu'il a bien voulu me mettre à disposition.


Grâce à mon amie Ayşe et à son mari Saadettin, tous deux originaires de la région de Kahramanmaraş, il a été possible de localiser Fırnız et de s'y rendre en août 2012 pour marcher sur les traces de Karekin...


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Fils de Kaloust et de Veronika, je débarque sur la planète terre en octobre 1905 dans la ville d'Adana, en Turquie méditerrannéenne. Mes parents m'appellent Karekin, prénom dérivé de Garegin, un vieux nom arménien dont la signification est inconnue.


La ferme familiale de mon père est située à Fırnız, dans un petit coin de paradis situé à environ 1200 m d'altitude à une soixantaine de kilomètres au nord-ouest de Kahramanmaraş.


C'est là que les 7 enfants que nous sommes vont grandir durant quelques années.


  1 - Eski Fırnız köyüne giden bugünkü yolu copy

                         Le chemin d'accès actuel  à l'ancien village de Fırnız


Entouré de vignes et de montagnes encore plus hautes, Fırnız possédait également une citadelle dont j'ignore l'origine, tout comme je ne sais pas quand et par qui notre village a été fondé.

 

Des arbres nobles et rares en Turquie, tel le Melia azedarach, originaire d'Inde et du sud de la Chine, se mêlent ici aux nombreux pins dont les pommes se répandent çà et là.

                             2 - Karekin bu görkemli ve şüphesiz büyük ağacın alt 

 Peut-être Karekin s'est-il parfois assoupi sous cet arbre majestueux et sans aucun doute centenaire

Des chardons, mais aussi des végétaux aux baies étonnantes, parfois appréciées des chèvres, et qu'on trouve uniquement dans cette région du pays, poussent ici en toute quiétude, dans un environnement de carte postale.

Au début du XXème siècle, trois cents maisons sont disséminées autour de l'église située sur la place centrale et forment ce village de Turquie habité uniquement par des arméniens. Un lavoir alimenté par l'eau de source venant de la montagne permet aux femmes de faire leur lessive. 

 

Notre famille, plutôt aisée, comprend de nombreux doigts d'or dont certains s'activent pour réaliser des tapis pendant que d'autres transforment le raisin en vin.


Durant l'été, comme la plupart des habitants d'Anatolie, nous montons avec les bêtes dans les alpages situés à 1800 mètres d'altitude à quelques centaines de mètres de là, au nord-est de Fırnız.

 

   3 - Uzakta, dağların arkasında, Fırnız'ın yaylaları

                        Les alpages de Fırnız, au loin, derrière ces pans de montagne


Un premier drame va perturber mon enfance jusqu'alors tranquille. Je suis chargé de veiller sur mon petit frère d'un peu plus de deux ans. Ce dernier échappe un moment à ma surveillance et meurt  brûlé dans la cheminée.


1915, l'Histoire tourne au noir, je dois fuir la Turquie. Mes parents rejoignent l'au-delà, un de mes frères part pour le Brésil, un autre aux Etats-Unis et un troisième en Uruguay où il deviendra prêtre à Montevideo.


Du haut de mes 10 ans, je pars tout seul pour la Grèce voisine où je vivote tant bien que mal en faisant des petits boulots et en ramassant les bouts de pain rassis dans les poubelles qui consistent ma nourriture principale.


Plus tard, je vais vivre chez un oncle paternel au Liban chez qui je vais passer quelques années de ma jeunesse.


En 1924, j'embarque clandestinement à Beyrouth à bord d'un bateau à destination de Marseille via la Grèce. Arrivé à présent dans l'hexagone, je monte dans la capitale et trouve du travail à la fonderie de Renault à Boulogne-Billancourt où je reste quatre ans.


En 1928, je me rends à Beyrouth pour unir ma destinée à une belle fleur arménienne âgée d'à peine 16 ans appelée Rosa que j'ai connu là-bas lors de mon premier long séjour. Cette cousine éloignée me plaît beaucoup, ce sera elle ou rien, j'en ai décidé ainsi !


Née en mars 1912 à Marache en Asie Mineure (aujourd'hui Kahramanmaraş en Turquie, c'est la fille de Myriam et de Hovanes. Elle a à peine 3 ans ans lorsque les événements l'obligent à quitter la Turquie avec Anna, sa soeur cadette d'un an, sa mère et sa grand-mère. L'Egypte sera leur destination et les deux fillettes vont passer 5 ans dans un orphelinat d'Alexandrie.


Après ces années difficiles, Rosa et Anna vont rejoindre leur mère qui vit à présent chez un oncle au Liban.


                              4 - Rosa ve Karekin copy

                                                       Rosa et Karekin

 

Jeunes mariés, nous embarquons de Beyrouth à bord d'un navire à destination de Marseille, munis de nos quelques bagages et d'un pigeon dans une cage que nous a confié un ami afin d'amener le volatile à ses  parents vivant en France.


Durant le voyage, nous nous faisons voler notre argent mais nous amenons l'oiseau sain et sauf ainsi que sa cage... à destination. Les nouveaux propriétaires nous offrent le café et nous remercient pour le précieux acheminement mais n'ont pas la délicatesse de nous aider un tant soi peu suite à nos déboires.


Restés sans un sou, les deux jeunes tourtereaux que nous sommes allons dormir sur les ponts et décharger les bateaux pour gagner quelques pièces afin de pouvoir monter à Paris en train.


                           5 - Karekin ve Rosa copy

                                             Karekin et Rosa


Notre famille va s'agrandir avec la naissance de nos trois enfants. Madeleine, née en 1930 ne vivra qu'un an, emportée par une mauvaise grippe. Joseph vient au monde en 1932, suivi par Robert en 1936.

 
   6 - Ayakta Rosa, sağda Karekin ve ön plan arka taraftan R

Debout Rosa, à sa droite Karekin et en avant-plan de dos, Robert, un de leurs fils, durant un repas de famille


Dans l'usine Renault à Billancourt, les ouvriers comme moi travaillant à la fonderie sont bien payés, le métier étant particulièrement difficile. Louis Renault, fondateur de son empire automobile, vient régulièrement saluer ses ouvriers et j'ai eu le privilège de connaître ce grand homme.


Durant un temps, nous habitons à Issy les Moulineaux. Dans la rue Traversière demeure à la même période Deng Xiao Ping qui fait partie des chinois venus travailler en France. Il est également employé chez Renault, c'est là que nous nous rencontrons. Mais le travail est pénible et ses papiers arrivent à expiration. Vivant dans la clandestinité, il doit finalement repartir en Chine où il deviendra Premier Ministre et instigateur du changement économique chinois.


En 1939, je suis mobilisé au 110ème Régiment d'Infanterie à Guingamp et sers l'armée française avant de devoir se rendre à Hambourg en tant qu'incorporé de force pour le S.T.O. (Service du Travail Obligatoire). Durant cette période, j'achète un harmonica qui me permet de m'évader un peu du quotidien. Au bout de six mois, j'en ai assez et réussis à fuir pour  revenir à Paris.


                              7 - Karekin asker olarak copy

                                   Karekin, durant son service militaire


Bien que n'ayant jamais fréquenté l'école, j'arrive à me à faire embaucher comme électricien à Lorient pour la Kriegsmarine grâce à un ami arménien vendeur de bananes.  Je répare les sous-marins allemands U boots, des engins de haute technologie.


J'aime le travail manuel et suis capable de réparer un fusible avec une allumette, "à la turca". L'Histoire n'a pas mentionné si les sous-marins passés entre mes mains ont coulé immédiatement ou pas...

                                   

  8 - Sağda, çömelmiş, Yusuf, Karekin'in oğullarının b

                                  à droite, accroupi, Joseph, un des fils de Karekin


A la fin de la guerre en 1944,  j'achète un vélo afin de me rendre de Lorient à Paris. En cours de route, la police française m'arrête, me soupçonnant d'avoir volé la bicyclette. Elle me livre aux allemands... qui  m'offrent du pain, du vin et du saucisson... et j'arrive dans la capitale, le vélo chargé de victuailles.


La vie va reprendre son cours normal ; pendant que Rosa élève nos enfants et fait venir sa maman du Liban, je reprends mon travail chez Renault.


   9 - Ortada oturan kadın Rosa'nın annesidir copy

                          La femme assise au milieu n'est autre que la maman de Rosa


Mes efforts sont appréciés et reconnus par la Direction de Renault où j'ai travaillé jusqu'à ma retraite prise à l'âge de 65 ans. Toutes ces années de bons et loyaux services me vaudront d'ailleurs la remise de la Médaille d'Honneur du Travail en or.


Entre temps, Joseph, un de mes fils, effectue son service militaire durant 18 mois à Baden-Baden alors que Robert le fera près de Berlin. Tous deux combattront durant la guerre d'Algérie pendant un an.


Ces deux fils ont aussi des mains d'or et chacun s'en servira dans des domaines très différents. Joseph devient un excellent mécanicien alors que Robert sera un joaillier de talent qui aurait pu poursuivre sa brillante carrière aux Etats-Unis si la vie en avait décidé autrement...


De mon enfance à Fırnız et des souvenirs de mes aieuls, j'aime raconter à mes petits-enfants des anecdotes anatoliennes, vécues ou rapportées, des histoires qui permettent de réfléchir au sens même de la vie.


Je rends mon dernier souffle en août 1982 en Isère, à Reventin Vaugris, où la grève qui sévit à ce moment-là dans le secteur hospitalier m'empêche de recevoir les soins qui auraient peut-être pu me permettre de vivre un peu plus longtemps. La vieillesse et le chagrin auront raison de ma tendre Rosa qui me rejoindra presque deux ans plus tard... 

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Après les événements de 1915, le visage de Fırnız va changer. Seules sept maisons demeurent habitées un temps avant d'être brûlées par les propriétaires eux-mêmes à leur départ, tout comme avaient fait leurs voisins. 


Quelques grecs, puis quelques turcs tentent de redonner vie au village, sans succès...

 

La nature a repris ses droits et seules de nombreuses pierres, dont certaines de l'église et de la ferme familiale de Karekin, témoignent encore du passé. Toutefois, les odeurs, les couleurs et surtout les bruits environnants sont vraiment particuliers ici, comme si certains de ces doigts d'or ayant habité là autrefois avaient laissé quelques signatures perceptibles dans l'air et autour de soi.


 10 - Karekin eski aile çiftliğinden kalan taşlar copy

                    Des pierres provenant de l'ancienne ferme familiale de Karekin


Aujourd'hui, le nouveau village construit en contrebas et qui ne figure sur aucune carte de la Turquie est  habité depuis 40 ans uniquement par des familles alevis.


C'est un endroit agréable apprécié par la population locale qui vient déguster les week-ends, les pieds dans l'eau, de délicieuses truites d'élevage grillées avec soin et proposées par quelques restaurateurs installés sur la route d'accès de deux kilomètres menant de l'axe principal au village.

 

  11 - Alabalıklar küçük ve büyüklerin attığı ekmeğ

                 Les truites apprécient le pain qui leur est jeté par petits et grands


L'âme de Fırnız est, quant à elle, restée intacte dans les hauteurs où résidaient ses habitants arméniens.


Il suffit de s'allonger sous un des arbres majestueux pour entendre, au milieu du bruissement des feuilles que fait danser le vent, la voix de Karekin, de ses frères et de ses parents résonner au milieu des pierres restantes de la maison où ils ont vécu.


De même, avec un peu d'imagination, la cloche de l'église, dont il reste également des traces de l'édifice, sonne encore dans la montagne.


La vie de ce couple exemplaire formé par Karekin et Rosa n'a pas été un long fleuve tranquille, loin de là.  Pour vivre heureux, on dit en arménien "Betke tetev abril !", ce qui signifie qu'il faut vivre léger, ne pas se faire de soucis inutiles pour tous les petits tracas de la vie quotidienne... 

 

Puissent tous les descendants de cette famille arménienne, née en Turquie et émigrée en France par la force des choses, vivrent le plus légèrement et le plus heureux possible !


Merci aux petits-enfants de Karekin de m'avoir autorisé à publier cet article et fourni les différentes photos de famille ainsi qu'à Hüseyin de Fırnız et à sa famille pour leur hospitalité, pour le temps consacré à faire découvrir le village et à donner un maximum d'informations sur place.

 

Vous pouvez prendre connaissance de la version turque en cliquant ici.


 


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Nunya 07/08/2013 16:18

Bonjour,
Je m'inquiète de ce silence ... j'espère que tout va bien
Vos articles me manquent

Nat 24/08/2013 08:37



Merci Nunya



Liberty 24/07/2013 15:35

Quelle histoire émouvante. Connaissant la Turquie je suis particulièrement touchée par ce récit.

Nat 24/08/2013 08:39



Merci



Marie-Claude 17/07/2013 12:18

Je vois bien tardivement le post de Patrick.... et Nathalie a disparu ! Cependant, je voudrais vous signaler que si vous voulez en savoir un peu plus sur le village de Kayaköy dont je fais mention,
il faut lire le très beau roman historique "Des oiseaux sans ailes" de Louis de Bernières.

Mélanie 18/06/2013 10:43

Une tournée des blogs et silence !
Il faudra changer de destinations pour les voyages et celles-ci vont se réduire comme une peau de chagrins à n'en plus douter.
Vos deux blogs sont silencieux depuis longtemps déjà !

chahine 30/05/2013 23:06

merci nat c'est un récit émouvant,comme la plus part des ARMINIANS méme il y a des familles qui son cousin mais pas avec le méme nom,,la diférence est le (IAN)a la fin,,
amicalement FAHIM

acline 14/04/2013 18:28

Voilà un beau récit d'un chemin de vie pas facile. Les photos de famille sont belles et touchantes .Rosa et son mari formaient un très beau couple qu'on aurait aimé rencontrer pour qu'ils nous
racontent....Leurs petits enfants peuvent être fiers d'eux

PatDeStra 05/04/2013 11:57

Nathalie,
je viens de lire le com ci dessus, de Marie- Claude et serais fort intéressé par plus de précisions sur ce village abandonné de Kayaköy,que j'ai découvert tout à fait par hasard en remontant
d'Olüdeniz sur Fethiye à travers le massif dans les années vers 1985, il faut que je consulte mes diapositives...l'impression de tomber nez à nez sur un village fantôme m'avait fortement marqué,
d'autant plus,que remarquablement situé.
J'ai ramené en souvenir un petit morceau de bois calciné ramassé là bas parmi les décombres .Il me reste également en mémoire une vieille femme errante et fantômatique près de l'église délabrée et
qui m'avait proposé un petit bouquet d'une plante odorante dont je ne connais pas le nom..( je dois avoir une diapo sur elle....)
je viens de consulter " google " une petite vidéo y est visible
en cas d'investigations ultérieures de ta part, merci de m'en informer...
...ce village fantôme reste vraiment gravé dans mon esprit...

Patrick

Nat 05/04/2013 19:43



Intriguée et intéressée par ton commentaire, je visionnerai dans un premier temps la petite vidéo que tu évoques... et note de poursuivre mes investigations dès que possible, la notion du temps
étant élastique en Orient... Je ne t'oublierai pas, le moment venu.



PatDeStra 05/04/2013 11:22

je salue le témoignage et la rédaction de cet article, un parcours de vie parmi tant d'autres que tu nous à fort bien amené et illustré

Nat 05/04/2013 19:41



Merci Patrick



Marie-Claude 04/04/2013 17:59

Merci pour ce récit emprunt de nostalgie ; cela me fait penser au village de Kayaköy complètement abandonné de ses habitants suite aux mêmes évènements. Que c'est triste tout ça. Il y a des
familles qui ont des vies vraiment mouvementées....

Nat 05/04/2013 07:05



Je n'avais jamais entendu parler du village de Kayaköy, je vais voir où il se trouve.