Le carnaval de Tatavla à Istanbul renaît de ses cendres

Par le passé, Tatavla était le nom d'un quartier situé au nord-ouest de Taksim, habité par une importante population d'origine grecque. Après l'incendie qui ravage le quartier en 1929, ce dernier est dénommé Kurtuluş, qui signifie "la libération, la délivrance".


Jusqu'à cette époque avait lieu tous les ans un carnaval dont l'origine remonte à environ cinq siècles et dont la date varie en fonction du calendrier pascal.

 

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     Des carnavaliers de Tatavla au tout début du XXème siècle - carte postale fournie par Hüseyin Irmak
 

Durant la période de la Grèce Antique, Dyonisos et Poséidon étaient célébrés lors de festivités, prémices du carnaval. Ultérieurement, la population grecque, majoritairement orthodoxe, fête l' apokriá  - nom grec du carnaval qui signifie "loin de la viande" - la veille du début des 40 jours du carême, période bien plus importante dans la religion orthodoxe que catholique.


Le jour du Kathara Deftera - "le lundi pur" en grec -, qui marque également le dernier jour du carnaval, les femmes font le ménage de printemps, nettoient vitres et intérieurs à grandes eaux pour les débarrasser de toute souillure.  


A Tatavla, ce lundi qui se situe soit fin février, soit début mars, on défile masqué, déguisé, au son de la musique, comme lors de tout bon carnaval qui se respecte. Les femmes portent décolettés et shorts, on parade à cheval et l'alcool coule à flots durant les trois jours de fête qui s'achèvent avec le défilé du lundi.

 

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                 Carnaval de Tatavla dans les années 30 - photo fournie par Ömer Küley  


Différents quartiers participent à cette fête. Des groupes venus notamment de Pera, Yeşilköy, Arnavutköy, Kemerburgaz, créent costumes et chorégraphies en fonction du sujet choisi chaque année.


Le jour du défilé, des lieux de rassemblement sont définis selon l'endroit d'où on vient. Ceux qui arrivent par Aksaray traversent ainsi le pont d'Unkapanı, ceux qui viennent de Samatya  empruntent le pont de Galata. A Pera, ils se rassemblent et descendent par Tarlaşabaşı et Dolapdere avant de rejoindre Kurtuluş, ultime station.

 

Les groupes venus d'Arnavutköy, de Kemerburgaz et de Yeşilköy arrivant par Şişli se rejoignent à Pangaltı avant de commencer à défiler au son de la musique par les routes principales jusqu'au Kır gazinosu de Kurtuluş en plein centre du quartier. Les groupes musicaux vont ensuite jouer dans différents lieux des alentours.


A l'époque, il y a à Kurtuluş de nombreux potagers et espaces verts où habitants ainsi que carnavaliers vont se retrouver et se divertir à l'issue du défilé.

 

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           Défilé dans les rues de Kurtuluş - années 1930 - photo fournie par Ömer Küley  


Durant l'Empire ottoman, puis dans les premières années de la République, même si la communauté grecque d'Istanbul est à l'origine du carnaval de Tatavla, musulmans, arméniens et juifs participent aux festivités. Ceux qui ne sont pas concernés par le caractère religieux viennent simplement s'amuser, participer au défilé ou rejoignent les carnavaliers dans un gazino pour écouter de la musique, boire un verre ou deux, danser...


Le carnaval de Tatavla perdure jusqu'en 1941 où l'administration turque va interdire sa tenue.


Entre 1943 et 2009, on continue de fêter l'apokriá  uniquement au sein de la petite communauté grecque de la ville, en cercle fermé, qui à Beyoğlu, qui à Moda.


Ces dernières années, une poignée de grecs d'Istanbul se réunissent dans l'une ou l'autre taverne de la ville pour trouver une solution afin de faire renaître le carnaval de Tatavla de ses cendres.

 

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  Rassemblement de carnavaliers à Pera, Istanbul dans les années 30 - photo tirée du livre "Beyoğlu 1930"

 

En 2009, la première édition voit le jour, toujours en milieu fermé. Un groupe composé de 70 à 80 personnes costumées se réunit dans la meyhane de Madame Despina à Kurtuluş.


L'envie de faire revivre ce carnaval se fait de plus en plus forte et en 2010,  les rues de Feriköy, Pangaltı et Kurtuluş voient à nouveau passer les carnavaliers, près de 60 ans après la dernière manifestation.


Environ 200 personnes costumées, venues de différents horizons, mais réunis par la même envie de recréer ces moments de liesse existants dans le passé à Istanbul,  défilent dans la rue en musique et en dansant, brandissant une pancarte "Tatavla Baklahorani karnavalı" - Baklahorani étant le nom donné au jour où a lieu le défilé. La soirée se termine tard dans la nuit dans une salle du quartier.

 

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                         Défilé de 2010 - photo fournie par Hüseyin Irmak


Combien d’habitants connaissent finalement cette bien sympathique tradition, peu sans doute. Cet héritage, laissé par une partie de la population istanbouliote, trouve toute sa place dans la mosaïque ethnico-culturelle de la ville.


Quelques craintes ont bien été émises par les ressortissants grecs d'Istanbul, craignant une éventuelle polémique. Les organisateurs sont particulièrement attentifs au bon déroulement de cette manifestation populaire dont le but est d’inviter des hommes et femmes de toutes origines et de tous milieux à s’amuser à l’occasion d’une fête aux origines ancestrales.


Un grand merci à Hüseyin Irmak pour sa disponibilité et la fourniture de toutes les informations nécessaires à la réalisation de cet article. Ayant grandi et vécu de nombreuses années à Kurtuluş, il est un des principaux acteurs de la renaissance du carnaval de Tatavla à laquelle il consacre beaucoup d’énergie et de temps.


 


yaman aksu 04/03/2014 11:12

Vous entendez les Grecs d'Istanbul qui sont ressortissants turcs, quand vous parler de ressortissants grecs d'Istanbul, n'est-ce pas?

Nat 04/03/2014 15:41



J'entends les personnes d'origine grecque et habitant à Istanbul. J'ai enlevé le terme de ressortissants, c'est plus simple...



laila 15/06/2011 10:43


Bonjour,

Je suis journaliste pour une émission de découvertes et j'aimerais faire découvrir la Turquie autrement qu'à travers les "clichés" classiques. Pourriez-vous m'aider à entrer en contact avec des
Turcs qui bougent et créent du lien comme Hüseyin? Merci infiniment


Nat 16/06/2011 06:26



Réponse par mail.



Pascal 05/03/2011 21:00


Bonsoir Nathalie
merci pour ce distrayant article, et oui la fête et les costumes peuvent réunir

Pascal (blog "livre ouvert: et maintenant je suis là")


LIANA MEI 04/03/2011 13:56


Bonjour,
je suis grecque,prof de fle et habite a ATHENES.Je lis regulierement vos articles que je trouve tres interessants.Tombee amoureuse de cette ville magnifique des ma premiere visite,je continue a
respirer l'air frais du Bosphore en lisant vos nouvelles.Je vous remercie pour cette possibilite offerte a vos lectrices.Bien a vous
LIANA


Nat 04/03/2011 18:14



Merci et ravie de vous savoir parmi mes lectrices, kalıspera



Martine 04/03/2011 11:06


"Rien ne passe qui ne repasse" me disait une dame âgée...et dans le cas présent, c'est heureux que cette tradition...repasse!


acline 04/03/2011 09:29


Quelle heureuse initiative de faire renaître ces traditions!et l'ouverture sur les différentes communautés essentielles.J'ai aussi été surprise par la modernité des photos des années 30
joyeux carnaval à tous et rendez vous pour les photos


sylvie lalandre 04/03/2011 08:33


très beau reportage, je m'intéresse beaucoup à la communauté grecque d'Istanbul. Je croyais que le quartier grec historique était le quatier fener.Est ce que tu as déjà écris des articles sur cette
communauté?
sylvie


Nat 04/03/2011 18:07



Je n'ai pas écrit à proprement parler de la communauté grecque d'Istanbul mais j'ai publié quelques articles sur Fener http://www.dubretzelausimit.com/article-16182608.html, sur les travaux de
réhabilitation dans le quartier http://www.dubretzelausimit.com/article-19589019.html, http://www.dubretzelausimit.com/article-22528209.html, ainsi que sur des événements religieux au patriarcat
orthodoxe de Fener http://www.dubretzelausimit.com/article-26505079.html,
http://www.dubretzelausimit.com/ext/http://dubretzelausimitinfos.over-blog.com/article-le-dimanche-de-la-croix-au-patriarcat-orthodoxe-de-fener-63378233.htm et
http://www.dubretzelausimit.com/article-16021501.html



didier 03/03/2011 18:50


Que voilà une tradition sympathique et des photos
surprenantes de modernité remontant aux années 30. C'est un
Istanbul que je ne connais pas. Merci de nous le faire découvrir ...


Nat 04/03/2011 06:30



Je ne l'ai connue que très récemment...



Gisele 03/03/2011 17:05


Merci, ma chere Nat, pour cet article passionnant qui fait revivre une des ancestrales coutumes d'Istanbul...


chantal 03/03/2011 16:07


et voilà une des raisons du grand nettoyage de printemps !!


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