Du bretzel au simit

Du bretzel au simit

Faire connaître la Turquie et ses habitants avec les yeux d'une alsacienne qui y vit depuis 13 ans

Le quartier de Karaağaç à Edirne surnommé "Küçük Paris" - partie 2

Comme je le soulignais dans le précédent article sur Karaağaç, quartier d'Edirne situé de l'autre côté de la rivière Meriç, la construction de la ligne ferroviaire et surtout d'une station entraîne des modifications sociales notoires.


Le Professeur autrichien Hochstetter, membre du groupe d’ingénieurs missionnés pour réaliser la voie de chemin de fer européenne, raconte qu’une colonie d’environ 25 familles françaises vit dans des maisons d’été à Karaağaç en 1869.


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      L'ancienne gare de Karaağaç, abritant aujourd'hui le rectorat de l'Université de Thrace


Cette communauté est composée de bourgeois dont certains font partie des Consulats telles les familles italienne Vernazza ou allemande Badetti. Toujours selon Hochstetter, un dénommé Monsieur Von Camerloher du Consulat autrichien a spécialement créé un cercle de relations avec des personnes haut placées pour apporter prestige et réputation à Karaağaç, parvenant d'ailleurs à ses fins. C'est lui qui ouvre un bar à bière ainsi qu'un local pour jouer aux quilles durant l’été.


Avec la création de la gare, la population augmente considérablement et, hormis de nouvelles habitations, de nombreuses réalisations de nécessité publique sont rapidement mises en place, tels des lieux de prière, des écoles, une poste, un cimetière,...

 

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   En face de la gare de Karaağaç,  les lieux de divertissement d'hier abritent les cafés d'aujourd'hui

 

Alors qu'au 17ème siècle, seule existe l’église St-Tiron et St-Stratilatis (qui sera d'ailleurs dénommée St-Teodore au 19ème siècle), l’arrivée à la fin du 19ème et au début du 20ème siècle d’une population très cosmopolite entraîne la construction de lieux de culte adaptés aux différentes religions et croyances.


C'est ainsi que voient le jour l’église arménienne St-Grégoire, la grecque St-Konstantinos et Eleni, la française St-Basile, les chapelles St-Antoine-de-Padoue et la bulgare St-Pierre -et-Paul. Des écoles et des séminaires sont construits à proximité de la plupart de ces églises dont les plus connues seront l’école française St-Basile - détruite en 1889 -, dépendant de la mission des frères assomptionnistes, et l’école grecque St-Teodoron.


Il existe en outre une école française de Commerce destinée aux garçons, deux écoles italiennes dont on ignore le nom, l’école primaire arménienne Torkomyan et l’école d’enseignement religieux St-Grégoire. Le bâtiment occupé aujourd'hui par l'école primaire Mustafa Necati était l’école allemande destinée aux enfants des familles de techniciens qui travaillaient à la réalisation de la voie ferrée et disposant d'un internat selon les brochures publiées en 1883.

 

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        L'arrivée du train à Karaağaç a transformé la vie quotidienne de ce quartier d'Edirne


Parmi la communauté française, 17 membres de la famille Gouttenoire-Barbier viennent s'installer en juin 1887 dans une ferme à quelques kilomètres à peine de Karaağaç. Cette demeure accueillera d'ailleurs durant quelque temps le Lyonnais Antoine Barbier, futur artiste peintre voyageur, qui deviendra après son passage à Andrinople, le peintre officiel de la jeune cour de Bulgarie.


Hôtels, restaurants, cafés et lieux de divertissement s’ouvrent également pour recevoir les voyageurs venus ou allant en Europe et faisant étape à Karaağaç. En peu de temps, toutes les structures sociales,culturelles et économiques mises en place contribuent au développement d'Edirne. L'activité devient incessante ; le petit lieu de villégiature qu’était autrefois Karaağaç devient le centre mondain de distractions et de spectacles d’Edirne et le surnom de "Petit Paris" attribué à ce coin de pays n'est donc pas usurpé.


Des groupes d'artistes venus d'Europe s'arrêtent à Karaağaç pour présenter leur spectacle avant de poursuivre leur route jusqu'à Istanbul, attirant de nombreux touristes qui vont passer une nuit dans les hôtels de Karaağaç, tels le Variété ou l'hôtel-restaurant Djanik.  

 

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                 La brasserie Bomonti de l'hôtel Djanik à Karaağaç, Edirne


D'autres hôtels tels Europe, Londino, Konstantinopolis ou Panellenion, mais aussi les cinémas Variété et Panellenion, le salon de danse Rosalato, le Café Chantant sont des lieux où les représentants de la bourgeoisie et les associations d’Edirne organisent leurs importantes réunions. Durant la guerre des Balkans, Mustafa Kemal Atatürk vient parfois seul, parfois avec quelques amis, passer des soirées dans des restaurants et casinos de Karaağaç qui lui rappellent sa ville natale de Thessalonique. 

 

Le plus connu de ces lieux de divertissement est le cinéma de plein air de l’hôtel Djanik, son restaurant, sa salle de jeux, sa brasserie Bomonti. Les films français Pathé sont projetés dans le cinéma de plein air du nom de Parc Orestiada et des bals organisés occasionnellement.

 

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                        Le bâtiment de l'ancienne brasserie Bomonti

 

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                A l'intérieur de l'ancienne Brasserie Bomonti à Karaağaç, Edirne


Certains musulmans ottomans fréquentent aussi ces établissements de loisirs. Parmi eux se trouve Hasan Rıza, peintre et directeur de l’école artistique de garçons d’Edirne.

 

Dans le prochain article, nous en saurons plus sur le déclin du "Küçük Paris".

 


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Christian Langlais 09/02/2011 13:37


Ces articles, ce sont comme les différents épisodes d'un feuilleton dont on attend impatiemment la suite. J'avais visité Edirne en 1979 et 1981, mais je n'avais pas connaissance de l'existence du
Küçük Paris. Merci pour tous ces détails qui ont nécessité un beau travail de recherche.


Nat 09/02/2011 19:58



Des recherches, il y en a eu en effet... ainsi que des traductions. J'ai connu Karaağaç par hasard au printemps dernier et son histoire m'a véritablement subjuguée.



Martine 09/02/2011 12:59


Très interessant...chouette il y a une suite...merci