Le quartier de Karaağaç à Edirne surnommé "Küçük Paris" - partie 3

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Entre 1870 et 1912, Karaağaç, le "Petit Paris" d'Edirne, vit sa période de gloire et attire des touristes, venus notamment d'Europe et d'Istanbul, désireux de se divertir dans cette agglomération qui réunit en son sein toutes formes d'amusement.


La Première Guerre Balkanique va opposer, d'octobre 1912 à mai 1913, la Ligue balkanique constituée par la Serbie, la Bulgarie, la Grèce et le Monténégro, à l'Empire ottoman. Ce sont les Bulgares, désireux de s'approprier notamment la Thrace, qui vont envahir Karaağaç. Le peintre Hasan Rıza, directeur de l'école artistique de garçons d'Edirne et habitué des lieux de divertissement locaux, meurt d'ailleurs en martyr durant cette invasion.

 

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Le traité de Londres, signé le 30 mai 1913, va mettre fin à cette guerre en répartissant certains territoires ottomans entre les différents alliés. Karaağaç, situé au nord-ouest de la ligne de démarcation appelée Midye-Enez, sera dorénavant occupée par les Bulgares. Mais ces derniers ne se satisfont pas de cette répartition et provoquent le début de la Deuxième Guerre balkanique qui a lieu du 16 juin au 18 juillet 1913 et les oppose aux Serbes et aux Grecs, leurs anciens alliés.


Le 23 juillet, le commandant Enver, blessé durant les affrontements, revient à Edirne. Les autorités ottomanes publient une information selon laquelle l'armée a pu traverser la rivière Meriç. Le 1er septembre 1913 est créé un gouvernement du nom de “République communale de Thrace de l’Ouest”, gouvernement confirmé le 29 septembre de la même année lors de la signature du traité de Constantinople entre l’Empire ottoman et l’Etat bulgare. Selon ce dernier, seuls Karaağaç et Dimetoka restent propriétés ottomanes.


Durant la Première Guerre Mondiale, les Bulgares ont besoin de terres de l’Empire ottoman pour entrer dans l’alliance germano-austro-ottomane. Dans le cadre du traité de Sofia signé le 6 septembre 1915,  Karaağaç, située à la frontière de la Thrace, est donnée aux bulgares.

 

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                              L'ancienne gare de Karaağaç à Edirne


L’évacuation de la partie sud-ouest de la Thrace commence. Le 15 octobre 1919, Karaağaç, Dimetoka, Sofulu, Dedeağaç, Gümülcine et Iskeçe sont laissés par la Bulgarie à l’autorité de l’armée française au titre de “Gouvernement de Thrace entre Alliés”. Karaağaç, au même titre que Iskeçe et Gümülcine, devient le haut-lieu de ce gouvernement d'une durée de vie d'environ 7 mois.

 

Après le traité de Neuilly signé le 27 novembre 1919 entre les Alliés et la Bulgarie, les discussions dans les coulisses diplomatiques grecques avec ledit Gouvernement vont aboutir à l’organisation d’un référendum organisé le 14 mai 1920 dont il résulte la  cession de la Thrace de l’Ouest à la Grèce.


Sans perdre de temps, les Grecs occupent leur nouveau territoire et le Gouvernement disparaît de facto aux alentours du 23 mai 1920. S'appuyant sur les accords de la conférence de San Remo, la Grèce commence le 20 juillet 1920 à attaquer la Thrace orientale.


Durant l’occupation grecque, seuls deux côtés résistent, l’un à Uzunköprü, l’autre autour de Karaağaç. Cette résistance de 5 jours, du 20 au 25 juillet, est appelée “La bataille de Karaağaç”.

 

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        L'ancienne gare de Karaağaç qui abrite aujourd'hui le Rectorat de l'Université de Thrace

 

Le traité de Sèvres du 10 août 1920, redéfinit une nouvelle fois les frontières de plusieurs pays. Karaağaç, inclus en Thrace de l'Ouest, fait désormais officiellement partie de la Grèce.


Après la guerre d’Indépendance, le Traité de Mudanya du 11 octobre 1922 stipule que la rivière Meriç constitue la frontière entre la Turquie et la Grèce. Dans le traité de Lausanne signé le 24 juillet 1923, dernier traité découlant de la Première Guerre Mondiale, 4 millions de francs or sont réclamés à la Grèce au titre de dommages de guerre suite aux dégâts causés en Anatolie par l'armée grecque.

 

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A côté de l'ancienne gare de Karaağaç, le "monument de Lausanne" inauguré le 19 juillet 1998, commémore le traité de Lausanne. Les trois colonnes qui le constituent symbolisent selon leur ordre de grandeur respective l'Anatolie, la Thrace et enfin Karaağaç. De même, tout près, un musée explique aux visiteurs le contenu dudit traité.


La Grèce ne peut s'acquitter de cette somme.  Comme solution et en guise d'indemnité de guerre, Karaağaç et les alentours de Bosnaköy sont donnés à la Turquie suite à la demande insistante du gouvernement turc. Il est décidé que Karaağaç et ses environs seront vidés de leurs occupants par les Grecs au plus tard le 15 septembre 1923, date de remise officielle des terres.


Le visage de Karaağaç change complètement après les échanges de populations. Le quartier catholique va disparaître. De nombreuses maisons en bois sont mises en vente mais aussi démolies au profit de nouvelles constructions en pisé ou en torchis. L'image de richesse de ce quartier pas comme les autres vit ses dernières heures...

 

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                         Certaines constructions ont résisté mieux que d'autres...


Malgré tout, en déambulant dans les rues de Karaağaç, quelques demeures d'un temps révolu ont résisté. Chacune composée de deux ou trois étages tout au plus, comprend un petit jardin. La pierre taillée, la brique, le marbre, le bois et le pisé sont les matériaux les plus utilisés. Les façades principales et les entrées sur la route ayant un balcon et de nombreuses fenêtres distinguent ces constructions des maisons de type ottomane.

 

Toutes ces demeures, construites à la fin du 19ème et dans le premier quart du 20ème siècle, constituent l'âme de Karaağaç, tout comme les cafés bordant la rue en face de l'ancienne gare, cette fameuse gare qui a offert son heure de gloire au "Petit Paris" d'Edirne... 

   

Sources historiques : Rabia Erdoğu "Bir aykırı Edirne mahallesi : Karaağaç"  

 

matilda 04/04/2011 14:22


Malheureusement le traité de Sevres n'a pas été appliqué par la Turquie... en réalité le TRaité de Sevres a été mis en place pour qu'une partie de l'Anatolie soit rattachée à l'Arménie, mais les
turcs n'ont jamais respectés ce traité


Martine 11/02/2011 19:30


Merci pour cette "trilogie" des plus interessantes...Il me vient une citation dont j'ai oublié l'Auteur..." Au terme de chaque guerre la paix et de chaque paix la guerre"


Nat 11/02/2011 19:37



Dixit Alfonso di Lernia...



didier 11/02/2011 17:50


Totalent méconnu mais très intéressant!
Nat, autre chose : comptes-tu écrire un article sur la réouverture du Pera Palace ?


Nat 11/02/2011 19:36



C'est prévu... dès que je trouve le temps de prendre rdv sur place pour faire le tour du propriétaire



Gisele 11/02/2011 17:40


Que de malheurs et de souffrances dans ces tristes "échanges de populations"...


Nat 11/02/2011 19:35



Pas qu'à Karaağaç malheureusement...



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