Du bretzel au simit

Du bretzel au simit

Faire connaître la Turquie et ses habitants avec les yeux d'une alsacienne qui y vit depuis 14 ans

Constantinople, la veille du baïram, par Gérard de Nerval

En ce premier jour de bayram, je n'ai pu résister à l'envie de vous proposer la lecture de quelques extraits du magnifique ouvrage de Gérard de Nerval "Voyage en Orient" publié en 1851, notamment le paragraphe consacré à la veille du Grand Baïram.

 

"... Le Baïram des Turcs ressemble à notre jour de l'an. La civilisation européenne, qui pénètre peu à peu dans leurs coutumes, les attire de plus en plus quant aux détails compatibles avec leur religion ; de sorte que les femmes et les enfants raffolent des parures, de bagatelles et de jouets venus de France ou d'Allemagne. En outre, si les femmes turques font admirablement les confitures, le privilège des sucreries, des bonbons et des cartonnages splendides appartient à l'industrie parisienne.

 

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             Choix de loukoums dans la vitrine du plus vieux confiseur d'Istanbul, Haci Bekir (1777)

 

Nous passâmes, en revenant des Eaux-Douces, par la grande rue de Pera qui était devenue ce soir-là pareille à notre rue des Lombards. Il était bon de s'arrêter chez la confiseuse principale, madame Meunier, pour prendre quelques rafraîchissements et pour examiner la foule.

 

On voyait là des personnages éminents, des Turcs riches, qui venaient eux-mêmes faire leurs achats, car il n'est pas prudent, en ce pays, de confier à de simples serviteurs le soin d'acheter ses bonbons. Madame Meunier a spécialement la confiance des effendis (hommes de distinction), et ils savent qu'elles ne leur livrerait pas de sucreries douteuses...

 

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                                       Istiklal Caddesi, la grande avenue de Pera

 

... A un moment donné, tous les Turcs disparurent, emportant leurs emplettes, comme des soldats quand sonne la retraite, parce que l'heure les appelait à l'un des Namaz, prières qui se font la nuit dans les mosquées. Ces braves gens ne se bornent pas, pendant les nuits du Ramadan, à écouter les conteurs et à voir jouer les Caragueuz - spectacle de polichinelles : ils ont des moments de prières, nommés rikats, pendant lesquels on récite chaque fois une dizaine de versets du Coran.

 

Il faut accomplir par nuit vingt rikats, soit dans les mosquées, ce qui vaut mieux, ou chez soi, ou dans la rue, si l'on n'a pas de domicile... Un bon musulman doit, par conséquent, avoir récité pendant chaque nuit deux cents versets, ce qui fait six mille versets pour les trente nuits. Les contes, spectacles et promenades, ne sont que les délassements de ce devoir religieux...

 

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                                                       La basilique Sainte-Sophie

 

Au moment de quitter la boutique, je retrouvai dans une poche, en cherchant mon mouchoir, le flacon que j'avais acheté précédemment sur la place du Sérasquier. Je demandai à Madame Meunier ce que pouvait être cette liqueur qui m'avait été vendue comme rafraîchissement, et dont je n'avais pu supporter la première gorgée : était-ce une limonade aigrie, une bavaroise tournée, ou une liqueur particulière au pays ?

 

La confiseuse et ses demoiselles éclatèrent d'un fou rire en voyant le flacon ; il fut impossible de tirer d'elles aucune explication. Le peintre me dit en me reconduisant que ces sortes de liqueurs ne se vendaient qu'à des Turcs qui avaient acquis un certain âge. En général, dans ce pays, les sens s'amortissent après l'âge de trente ans. Or chaque mari est forcé, lorsque se dessine la dernière échancrure de la lune du Baïram, de remplir ses devoirs les plus graves... Il en est pour qui les ébats de Caragueuz n'ont pas été une suffisante excitation.

 

        Photo 001 - Fontaine ottomane devant l'entrée de Topkapi

                                Fontaine ottomane devant l'entrée du Palais de Topkapı

 

La veille du Baïram était arrivée : l'aimable lune du Ramadan s'en allait où vont les vieilles lunes et les neiges de l'an passé... En réalité, ce n'est qu'alors que les fêtes sérieuses commencent. Le soleil qui se lève pour inaugurer le mois de Schewal doit détrôner la lune altière de cette splendide usurpée, qui en a fait pendant trente jours un véritable soleil nocturne, avec l'aide, il est vrai, des illuminations, des lanternes et des feux d'artifice. Les Persans logés avec moi à Ildiz-Khan m'avertirent du moment où devaient avoir lieu l'enterrement de la lune et l'intronisation de la nouvelle, ce qui donnait lieu à une cérémonie extraordinaire.

 

Un grand mouvement de troupes avait lieu cette nuit-là. On établissait une haie entre Eski-Sérail, résidence de la sultane-mère, et le grand sérail, situé à la pointe maritime de Stamboul. Depuis le château des Sept-tours et le palais de Bélisaire jusqu'à Sainte-Sophie, tous les gens des divers quartiers affluaient vers ces deux points.

 

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                                          Aux abords de Yedikule, le château des Septs Tours

 

Comment dire toutes les splendeurs de cette nuit privilégiée ? Comment dire surtout le motif singulier qui fait cette nuit-là du sultan le seul homme heureux de son Empire. Tous les fidèles ont dû, pendant un mois, s'abstenir de toute pensée d'amour. Une seule nuit encore, et ils pourront envoyer à une de leurs femmes, s'ils en ont plusieurs, le bouquet qui indique une préférence. S'ils n'en ont qu'une seule, le bouquet lui revient de droit.

 

Mais quant au sultan, en qualité de padischa et de calife, il a le droit de ne pas attendre le premier jour de la lune de Lailet-ul-id, qui est celle du mois suivant, et qui ne paraît qu'au premier jour du grand Baïram. Il a une nuit d'avance sur tous ses sujets pour la procréation d'un héritier, qui ne peut cette fois résulter que d'une femme nouvelle...

 

Gérard de Nerval décide d'entreprendre son voyage en Orient en 1842, après la mort  de l'amour de sa vie, l'actrice Jenny Colon. Il embarque à Marseille le jour de l'an 1843 à destination d'Alexandrie qu'il foule de ses pieds deux semaines après.

 

Les presque quatre mois passés en Egypte avant de se rendre en Syrie, puis à Constantinople, sont l'occasion pour l'écrivain-voyageur de décrire sa vision de ce premier pays visité, notamment les pyramides de Gizeh qu'il va dépeindre d'une façon aussi évocatrice que peut l'être un film en 8 mm.

 

Je vous propose de partir sur ses traces en Egypte grâce aux sept articles publiés ces dernières semaines par mon fidèle ami lecteur, Richard Dede, sur son site EgyptoMusée où tout amateur de la fabuleuse histoire de ce pays si particulier, trouvera une source d'informations particulièrement abondante et riche.

 

 

 

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nina d'istanbul 16/09/2010 10:31


J'imagine que tu es en ce moment même au festival du simit qui se déroule à Sultahmet et si t u as participé au concours photo .. je te souhaite... un bon placement de tes superbes photos de
vendeurs de simit...
http://www.haberler.com/sultanahmet-te-simit-festivali-2236132-haberi/


Nat 17/09/2010 04:23



J'étais plutôt au bureau, mais je vais essayr de faire un saut ce week-end, merci pour le tuyau !



Malène 12/09/2010 10:12


Nat, mon commentaire sur ton site d'infos n'arrive pas à être publié :Bravo à la Turquie pour la victoire de cette demi-finale et croisons les doigts pour ce soir!
Bon dimanche.


Nat 12/09/2010 10:29



Si si, il a bien été publié et je viens d'y répondre !



Danielle de Strasbourg 12/09/2010 07:56


Bayraminiz kutlu olsun!J'ai lu avec intérêt ce texte de Gérard de Nerval, beau témoignage,comme tous tes articles.As-tu eu droit aux sucreries et liqueurs d'usage?Hier soir, nous avons célébré avec
un peu de "limon liköru"!!!!


Nat 12/09/2010 08:16



Teşekkür ederim ! J'ai eu droit aux sucreries en tous genres mais pas aux liqueurs... je préfère les chocolats pour ma part...



didier 09/09/2010 19:29


Très joli extrait. Tout le livre traite-til des Turcs ?


Nat 09/09/2010 19:46



Non, c'est bien plus complet que cela, va lire la conclusion que je viens seulement de pouvoir ajouter...



Mimi 09/09/2010 18:59


C'est toujours avec un grand plaisir que je consulte votre blog.Je vais très rapidement lire Voyage en Orient de Gérard de Nerval .Merci à vous.


Nat 09/09/2010 19:46



Bonne lecture à vous !



Silvestre 09/09/2010 17:18


Délicieux loukoums ! J'espère que les Turcs ont de bons dentistes...


Nat 09/09/2010 19:45



J'en ai une excellente à 5 mn de mon lieu de travail !



Richard LEJEUNE 09/09/2010 16:58


Je constate avec bonheur que nous avons les mêmes lectures : Gérard de Nerval aussi chez moi cet été, mais bien évidemment, pour évoquer son séjour de 1843 au Caire et toi, aujourd'hui, pour narrer
avec poésie et une belle pointe d'humour, cette fin de ramadan qu'il vécut à Istanbul ...


Nat 09/09/2010 19:45



Tes sept articles consacrés au séjour de Gérard de Nerval en Egypte me narguaient gentiment et m'ont donné aussi l'envie de me pencher sur cet écrivain-voyageur qui décrit de façon très imagée
les lieux où il passe. Je viens à l'instant de rajouter ma conclusion sur l'article publié sans comme certains lecteurs auront sans doute pu être tentés de le croire... et je ne pouvais décemment
pas de ne pas mettre en avant mes lectures sur ton site en la matière.



malène 09/09/2010 16:57


La lecture de ce texte de Gérard de Nerval est un plaisir dont je te remercie. Cet article a dû te prendre du temps!


Nat 09/09/2010 19:42



Non, pas spécialement, vu que je suis tombée par hasard lors de recherches sur ce chapitre de veille de bayram qui tombait fort à propos...



chantal 09/09/2010 16:38


Merci je vais penser à lire Gérard de Nerval !!M iam les loukoums à la rose et à la menthe


Nat 09/09/2010 19:41



Excellente lecture d'un écrivain que j'ai lu pour la première fois... ce matin !